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cet article est tiré du Journal littéraire n°6 (février 2001) ISSN 1625-9726

Jean Anouilh (1910-1987)

   Jean Anouilh arrive à Paris à l’âge de huit ans, avec ses parents : un père tailleur et une mère professeur de piano. Mais il arrive à la capitale déjà contaminé par le virus du théâtre, attrapé tout gamin au casino d’Arcachon. Son seul rêve est alors de vivre dans une troupe. Cependant, il doit d’abord suivre les études imposées par ses parents : lycée Chaptal, baccalauréat de philosophie, faculté de droit. Cette vie bourgeoise n’est qu’une couverture, car Anouilh écrit des pièces depuis l’âge de douze ans. Puis la vie indépendante commence, et il faut bien la gagner ; Anouilh s’engage dans une maison de publicité où il rencontre Jacques Prévert et Jean Aurenche. Il y reste deux ans, avant de devenir, pour peu de temps, secrétaire de Louis Jouvet. Quoique constamment en conflit avec ce dernier, il profite de sa situation pour entrer dans le monde du théâtre qu’il ne quittera plus jamais.
   À l’age de 22 ans, une de ses pièces est mise en scène pour la première fois. Il s’agit de « l’Hermine » qui a eu un assez joli succès, suffisamment pour que l’auteur décide de ne plus vivre que de sa plume, pourtant, ce n’est pas encore du Grand Anouilh.
   Il se marie bientôt, avec une actrice, bien entendu, mais le couple aura à vivre des journées noires, puisque « Mandarine » (1932), pièce suivante d’Anouilh est un four (treize représentations) et « Y’avait un prisonnier » (1935) a également peut de succès. Heureusement Hollywood achète assez richement les droits pour un film, qui ne sera d’ailleurs jamais tourné.
   En 1937, Anouilh fait deux rencontres décisives : celle de Georges Pitoëff et celle d’André Barsacq. Il est impossible de diminuer l’importance de ces rencontres, car c’est alors que le Grand Anouilh, celui, admiré et mis en scène dans plus de deux cents pays, et celui, oublié en France, naît . Si les premières pièces d’Anouilh ont été écrites dans son bureau douillet, celles qui vont paraître à partit de 1937 seront écrites sur le terrain, en vrai homme de plateau. Donc. toujours en 1937, Pitoëff crée le « Voyageur sans bagage » un des chefs-d’œuvre d’Anouilh et de la dramaturgie mondiale. Le monologue de Gaston, le voyageur sans bagage en question, devient une référence comme celui de Hamlet. Aujourd’hui, cette pièce est traduite en plus de 300 langues et mise en scène dans plus de 200 pays, excepté la France, où nous n’avons pas vu de pièces d’Anouilh depuis un bon moment. « Je vous demande pardon. Mais, voyez-vous, pour un homme sans mémoire, un passé tout entier, c’est trop lourd à endosser en une seule fois. » Ou bien : « Je plantais des salades, je cirais les parquets. Les jours passaient… Mais même au bout de dix-huit ans — une autre moitié exactement de ma vie — ils n’étaient pas parvenus, en s’ajoutant les uns aux autres, à faire cette chose dévorante que vous appelez un passé. » Ce sont là des cris de l’âme humaine, de la personnalité révoltée contre la masse, de l’homme souffrant de sa nature humaine. Les pièces d’Anouilh ont toujours été un chouia anti-sociales.
   Mais revenons en 1937, ou plutôt en 1938, où Anouilh retravaille ses deux pièces écrites respectivement quatre et six ans auparavant : « La Sauvage » et « Le Bal des voleurs ». Elles ont été créées par Pitoëff et Barsacq. Leur succès franc effaça toutes les difficulté matérielles de l’auteur. À la fin de la même année, Anouilh écrit « Jézabel », mais elle ne sera jouée et publiée que plus tard. Avant la guerre, Anouilh compose encore deux pièces : « Le Rendez-vous de Senlis » et « Léocadia ». C’est « Léocadia » qui sera jouée d’abord, en novembre 1940, à la Michodière, avec la distribution la plus parisienne et la plus brillante du moment, dont Yvonne Printemps, puis, après l’armistice de 1941, « Le Rendez-vous de Senlis » à l’Atelier. La femme d’Anouilh sera la créatrice et principale interprète des deux pièces suivantes : « Eurydice » (1942) et « Antigone » (février 1944). C’est alors qu’Anouilh connaît un triomphe avec « Antigone » dont on parle comme d’une oeuvre classique, destinée à faire date dans l’histoire du théâtre en France. Le publique ne distingue pas aussitôt les particularités d’Antigone d’Anouilh : ce n’est plus le symbole de la résistance au tyran, mais l’incarnation d’un refus de tous les compromis, lequel conduisait à condamner la vie.
   Les premières pièces écrites après la guerre sont encore créées chez Barsacq à l’Atelier : « Roméo et Jeannette » (1946), « L’Invitation au château » (1947). En 1948, « Adèle ou la Marguerite » est créée à la Comédie des Champs-Élysées. Enfin, en 1950, un autre grand génie du théâtre mondial : Jean-Louis Barrault met en scène « La Répétition ou l’Amour puni ». C’est encore un chef d’œuvre, encore une personnalité, encore un cri, encore une pièce oubliée aujourd’hui en France et vénérée à travers le monde entier. Dans « La Répétition », c’est l’auteur, homme de quarante ans qui nous parle d’amour, non plus de ses fièvres, mais de ses déceptions quotidiennes : « L’amour est le pain des pauvres ; [...] Il y a des choses mille fois plus importantes au monde que ce désordre inattendu. C’est comme une bouteille qu’on vide un soir, pour faire le fanfaron : on paie deux heures d’exaltation d’une longue nuit de migraine et de vomissements. C’est trop cher. Je n’ai d’autre ambition que de faire de ma vie une fête réussie. Et c’est autrement difficile, permettez-moi de vous le dire, que d’ennuyer tout le monde en se tapant sur la poitrine et de souffrir. » Mais c’est aussi une réflexion sur le théâtre, métier de l’auteur : « Je ferai apporter la langouste et le champagne au moment où l’intérêt faiblira - de simples cure-dents aux moments poétiques, pour leur donner les gestes de la méditation. Il faut les aider ces gens-là ! Ils sont légers, mais non dépourvus de talent. Rien ne rend plus rêveur qu’un petit morceau de viande qu’on essaie de dénicher entre deux molaires. S’ils font le geste, nous avons une chance pour qu’ils pensent — par éclairs. Enfin, ils n’étaient pas moins bêtes au Grand Siècle et c’est tout de même eux qui ont fait le succès de bons auteurs... » Anouilh va jusqu’à ouvrir les secrets de son art aux lecteurs attentifs, comme par exemple sur la vision psychologique des personnages qu’il termine par : « Dans la vie non plus il ne faut pas trop chercher les coupables. C’est le jeu le plus vain du monde. Tout le monde est coupable ou personne ne l’est. » Le Tigre, personnage principal, est le rêve de n’importe quel acteur ou bien lecteur, car les pièces d’Anouilh sont aussi des pièces à lire et à vivre.
   En 1951, Anouilh revient chez Barsacq avec « Colombe », puis, l’année d’après, aux Champs-Élysées avec « La Valse des toréadors ». En 1953, pour sa nouvelle femme, il écrit « Médée » que le public boude, mais « Alouette » obtient un succès l’année même. Pour sa fille Catherine, il écrit en 1954 « Cécile ou l’École des pères » créée par elle à la fin de la même année. « Ornifle » voit le jour en 1955. Puis arrive « Pauvre Bitos » qui provoque des réactions diverses chez les critiques, car elle se situe à l’époque de la Libération et ne manque pas d’implications politiques. C’est peut-être alors que le Pouvoir commence à voir d’un œil soupçonneux le théâtre d’Anouilh. Alors Anouilh fait une retraite de trois ans et revient en 1959 avec trois pièces, en tant qu’auteur et metteur en scène. L’une de ces trois pièces est un triomphe mondial : « Becket ou l’Honneur de Dieu ». Pendant une dizaine d’année, Anouilh va s’adonner à la mise en scène (« Tartuffe » de Molière, « Richard III » de Shakespeare, etc.). Pendant cette période, sa propre production dramatique est peu abondante, mais il revient, en tant qu’auteur, avec un autre succès « Cher Antoine » (1969) suivi de « Ne réveillez pas Madame » (1970). Puis suivent « Tu étais si gentil quand tu étais petit » (1972), « L’Arrestation » (1975), « Le Scénario » (1976), « Chers zoiseaux » (1976). Certaines de ces pièces ont connu un succès, d’autres ont été de vrais fours. Enfin, en 1978, Anouilh revient à l’Atelier avec « La Culotte », pièce profondément anti-féministe, avec laquelle il a prouvé qu’il était toujours le grand maître de la scène française contemporaine.
   Les pièces d’Anouilh sont des créations intemporelles, car elles parlent toujours de l’homme, de sa nature, qu’elles soient costumées, voire historiques, ou moins définies dans l’espace-temps. La langue de Molière mélangée avec l’esprit de Talleyrand, la sensibilité de Musset et la connaissance du jeu de l’acteur de Barrault, voilà de quoi sont faites les pièces d’Anouilh. Il est impardonnable que le théâtre français l’oublie aujourd’hui, seulement 14 ans après sa mort. Enfin, un homme bien élevé, de quelque nationalité qu’il soit, doit avoir lu au moins quatre des pièces d’Anouilh : « Le voyageur sans bagage », « Antigone », « La Répétition » et « Becket ». Celui qui dans son humilité se disait artisan et non pas artiste, était et restera toujours la gloire de la France, le bâtisseur de la culture de l’humanité.

Rémy de Gromont

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