Mon père était maçon. Il ne possédait qu’un seul livre et c’était, au sens propre, son livre de chevet. J’en
ai hérité parce que je me suis lancé dans la réhabilitation d’une ruine en
Ardèche. Il s’agit de Nouveaux barèmes de béton armé
par M. Lartigue, architecte. Je viens de découvrir qu’il s’agit d’un livre
autoédité, en 1936. À l’époque on écrivait simplement « édité par l’auteur ».
Celui-ci a dû rencontrer un certain succès car l’adresse où l’on pouvait se
procurer l’ouvrage, sans doute chez l’auteur, a soigneusement été recouverte
d’une étiquette portant « Dunod, Paris ».
Voilà bien en effet le genre de niche éditoriale où l’autoédition est
promise à succès : les ouvrages techniques spécialisés dont le lectorat
constitue une cible facile à cerner. A l’Association des Auteurs Autoédités dont
je me suis longtemps occupé, c’est dans ce domaine qu’on remarquait les plus
belles réussites. Je me souviens d’un La photographie
par cerf-volant dont l’auteur ne revenait pas d’avoir vendu plusieurs
centaines d’exemplaires en quelques semaines. Mme Chiapetta, ne pouvant plus
faire face aux commandes, a confié son cours de couture aux Presses du Midi, de
même l’auteur du Guide du Camping-car repris par
Hachette ou de l’Histoire du Théâtre d’André Degaine
repris par Nizet.
D’autres autoédités
couronnés de succès préfèrent rester indépendants et profiter seuls des
bénéfices. C’était le cas de Bernard Planque et de ses ouvrages sur le
diaporama, d’AJ et B. Bertrand et de leur collection botanique Le compagnon végétal ; de ce Suédois dont j’ai oublié
le nom mais pas l’ébahissement de le voir revenir tous les ans avec un luxueux
album de photos de … locomotives, acheté par des amateurs jusqu’au dernier
exemplaire ; d’Emile Rabiet et de ses traités d’apiculture qui sont pour lui le
seul moyen d’attester de ses inventions dans un domaine où le brevet n’existe
pas.
Alors l’autoédition, me faut-il
préciser peut-être, n’a rien à voir avec l’édition à compte d’auteur. Dans ce
dernier cas, pour faire simple, l’auteur paye un éditeur pour qu’il l’édite. Ce
fut paraît-il le cas de Marcel Proust pour son premier roman. Dans
l’autoédition, l’auteur est son propre éditeur. Il est d’ailleurs répertorié
comme tel au Cercle de la Librairie. Dans les deux cas, me direz-vous, l’auteur
avance l’argent de la fabrication du livre. Oui, mais dans le compte d’auteur,
il ne le récupère jamais. En autoédition, il le récupère déjà plus facilement
puisqu’il n’y a pas d’éditeur à rétribuer. Et dans l’édition à compte d’auteur
on rencontre de véritables escrocs qui font miroiter monts et merveilles aux
auteurs pour mieux les gruger. L’association Calcre en a fait condamner
quelques-uns et n’a de cesse de les dénoncer.
L’Association des Auteurs Autoédités n’a pas cette vocation. Fondée en
1975 par Abel Clarté, elle déconseille le compte d’auteur et donne toute l’aide
nécessaire aux néophytes qui désirent s’éditer. Abel Clarté, publié notamment
aux Éditions de la Table Ronde, avait une très bonne connaissance du monde
éditorial. Il a toujours revendiqué, sans être contredit, la paternité du mot
autoédition. Il pensait que les nouvelles techniques d’impression permettraient
de produire au fur et à mesure des ventes, en flux tendu en quelque sorte. Et
que cela favoriserait grandement l’autoédition. Il n’avait pas tort.
Ceci précisé, l’autoédition ne s’applique pas
qu’aux niches techniques, elle est florissante également en matière d’histoire
locale. C’est ainsi que Jean Durand s’est fait connaître avec Les Contes de la Burle, idem pour Liliane Godat et son
histoire de St Etienne sur Usson. Dans les récits de voyage, l’autoédition se
taille la part du lion. Dans un récent festival parisien consacré aux voyages
aventureux, 75% des livres présentés au public étaient publiés par leurs
auteurs, y compris un très onéreux album de photos.
Oui mais, vous demandez-vous depuis le début,
qu’en est-il de la Littérature ? Et bien il en est de même dans l’autoédition
que dans l’édition à compte d’éditeur : c’est difficile. Les romans ne se
vendent qu’à grand battage médiatique et là, l’autoédité ne fait pas le poids.
La poésie, on le sait bien, à part Place Saint Sulpice, il n’y a pas de marché
pour elle, donc pas d’éditeur, donc être son propre éditeur est la seule chance
du poète. Les essais ne sont publiés que si leur auteur est très connu. S’il ne
l’est pas, l’autoédition lui ouvre l’espoir de le devenir.
L’autoédition panacée du livre ? Non bien sûr.
Je ne devrais pas, mais j’évoquerais bien quelques défauts consubstantiels de ce
mode d’édition. D’abord il est sans doute d’une grande prétention de vouloir
remplacer à soi tout seul l’éditeur et sa brigade de directeurs, de correctrices
et de rédacteurs. Et rares sont les autoédités qui y arrivent. Ensuite, quand il
faut remplacer la maquettiste, voire le metteur en page et parfois le façonneur,
quand il faut se transformer en attaché de presse, en distributeur, en libraire
et en livreur, il ne vous reste que vos nuits pour écrire.
L’autoédition panacée de l’auteur ? Oui
plutôt. Il n’est pas de plaisir plus vif que de corriger ses premières épreuves,
pas de jouissance plus rare que de trouver son nom dans la case auteur du 3615
Electre ou d’Amazon.fr, pas de bonheur plus fin, quand on est chatouillé
d’écriture, que d’arriver à publier ses écrits. Alors qu’importe, éditons-nous
nous-mêmes, en un mot : autoéditons !
Bernard Magnouloux