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cet article est tiré du Journal littéraire n°8 (avril 2001) ISSN 1625-9726

L’orthographe allemande

   Même ceux qui n’ont pas entendu parler de la dernière réforme de l’orthographe allemande lors des faits, ont remarqué sans doute que la plupart des traitements de texte modernes, par exemple, comporte une case consacrée à la dite réforme. Ceux qui suivent de plus près la vie culturelle en Europe, se souviennent de l’appel lancé dans la presse française par les intellectuels allemands qui demandaient le soutien des hommes de lettres français, afin de contrecarrer la réforme en marche. L’histoire qu’ils racontaient était digne d’étonnement : une mère blessée par l’incapacité de son fils cancre a déposé une plainte contre la langue allemande à laquelle elle reprochait une orthographe par trop compliquée pour que son fiston pût réussir à écrire sans fautes. Cette anecdote cocasse aurait pu en rester là, si quelques éditeurs (suisses pour la plupart) n’avaient foncé à corps perdu dans cette brèche en soulevant la polémique, douloureuse pour les Allemands, sur leur orthographe. Nous comprenons bien ces éditeurs forcés de publier leurs livres en plusieurs versions, compte tenu des différences orthographiques propres à chaque pays germanophone, mais peut-être y avait-il également un certain appât du gain, car réimprimer tous les manuels scolaires est une affaire bien juteuse. Bref, la réforme fut ; son but étant de simplifier l’orthographe allemande, afin que les mots s’écrivent comme ils se prononcent, avec quelques exceptions pour certains mots étrangers (notamment français, baguette, par exemple). Le côté révoltant de cette réforme est qu’elle a été menée à la militaire, d’un coup de baguette précisément : on passe à la nouvelle orthographe, comme si on passait à l’euro. Une langue a besoin du temps pour s’adapter au changement, et, comme elle n’appartient pas à une génération précise, mais à l’histoire de la nation, les temps qu’elle prend sont bien plus larges que ceux qu’une réforme peut fixer. Voilà, en gros, l’image que nous avions en France de cette réforme allemande. Il serait tout de même bien de connaître l’avis des autres intellectuels allemands, ceux qui sont favorable à la réforme. Le JL est allé interviewer Dr Lutz Götze, professeur à l’université de Saarlande. S’occupant de l’enseignement de l’allemand aux étrangers, Dr Götze manie à la perfection la langue de Molière, ce qui lui permet d’avoir un regard réaliste sur les inquiétudes des Français par rapport à la nouvelle mode venue de l’Allemagne : réformer la langue par des décrets « politicards » (en France, nous avons eu l’histoire de la féminisation des noms de métiers). Voici le résultat de notre échange avec le Dr Götze :
   Journal Littéraire : À part la perspective d’un nouveau marché qui s’ouvre en vue de la réédition de tous les manuels d’école, y avait-il, à votre avis, d’autres raisons valables pour engager une telle réforme ? Les Allemands souffraient-ils réellement de leur orthographe ?
   Lutz Götze : En fait, il y avait quelques raisons pour la réforme de l’orthographe allemande. La réédition des manuels scolaires ou des dictionnaires n’est pas importante.
   La première raison pour la réforme, c’était un grand nombre d'exceptions ou de règles incompréhensibles, surtout dans le domaine des lettres majuscules ou minuscules et des divisions en syllabes. Deuxième raison : le problème des mots étrangers a créé énormément de difficultés soit pour les Allemands soit pour les étrangers eux-mêmes. Il est incontestable que la majorité de la population ne savait pas écrire l’allemand sans utiliser le « Duden » [dictionnaire semblable à notre Robert. NDR] ou un autre dictionnaire.
   JL : Comment cela se passe-t-il aujourd’hui, en pratique ? Un élève qui orthographie un mot à l’ancienne, commet-il une faute ? Quiconque débutant l’apprentissage de l’allemand doit-il apprendre les deux orthographes pour pouvoir lire des livres allemands ?
    LG : La commission responsable (Zwischenstaatliche Kommission für deutsche Rechtschreibung) a décidé qu’il y a, jusqu’à 2005, un règlement où les deux normes sont acceptées pareillement, ça veut dire que chaque élève ou adulte peut écrire, pendant ces années, selon les anciennes règles ou celles de la réforme de l’orthographe allemande. Il faut ajouter que cette réforme n’est obligatoire que pour le service public. Par exemple, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung n’accepte pas la réforme et c’est pourquoi c’est le seul journal allemand qui emploie encore les anciennes règles.
   Je voudrais bien souligner que déjà en 1901, à l’occasion de la 2e conférence de l’orthographe allemande, c’était Konrad Duden qui voulait créer une réforme. Mais il y avait trop de difficultés en ce temps-là.
   Honnêtement il faut dire que cette réforme est — comme toujours dans l’histoire allemande — une réforme assez faible. Moi personnellement, je voulais soutenir par exemple une abolition des lettres majuscules en allemand, comme cela se pratique en français, en anglais et autres langues. L’allemand est la seule langue sur le globe avec des majuscules pour les noms génériques. Mais on ne pouvait pas réaliser cette réforme.
    JL : La disparition de ß n’est-elle pas comparable avec la dépersonnalisation de l’orthographe allemande, avec une tendance bien fâcheuse d’approcher toutes les langues d’un unique standard américain ?
    LG : Il n’y a pas de perte de ß après la réforme, mais une règle bien compréhensible par rapport au règlement antérieur : maintenant on écrit ß après une voyelle longue ou une diphtongue (die Straße, draußen), mais ss après une voyelle courte (der Hass, der Fluss). Je rappelle en outre qu’en Suisse il n’y a pas de ß depuis des années déjà.
   C’est la raison pour laquelle je ne vois pas de perte de l’originalité de l’allemand dans cette question. Par contre, il y a d’autres domaines où la standardisation à l’américaine et l’influence des anglicismes menacent l’existence et l’originalité de notre langue.
    JL : Croyez-vous qu’une telle initiative peut déteindre sur les politiciens français qui ont déjà essayé de changer l’orthographe et la grammaire françaises en créant, par exemple, les féminins de certaines professions (la ministre, etc.) ? Ne risquons-nous pas de voir bientôt disparaître quelques lettres par trop françaises comme œ par exemple ?
    LG : Selon mon opinion, il n’y a aucun dialogue entre les politiciens allemands et français sur le problème de l’orthographe de leurs langues, donc je ne vois pas d’influence. Les Français ne risquent pas de voir disparaître leurs lettres comme le œ. Quand même je suis convaincu qu’il y a quelques problèmes à régler dans l’orthographe française, par exemple la question des accents. Mais c’est la tâche des commissions de l’Académie Française ou du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).
    JL : La langue courante allemande est-elle aujourd’hui aussi américanisée que la langue française ou bien les Allemands savent-ils mieux protéger leur culture ?
    LG : En Allemagne c’est le même problème qu’en France ou encore pire. L’influence des mots et des structures grammaticales d’origine anglaise ou américaine est horrible. C’est d’abord dans le domaine de la langue publicitaire, mais aussi parmi la jeunesse et les savants que la langue américanisée est employée ; la majorité de notre population, d’ailleurs, ne la comprend plus. En Allemagne, il n’y a pas de Toubon et pas d’Académie de la langue, il n’y a que des hommes et femmes engagés qui protestent contre une influence destructive. Nous discutons avec les élèves et les parents dans les écoles, avec les journalistes et les chercheurs, parfois avec succès. Je sais bien qu’il faut être flexible dans cette question, mais on ne peut pas accepter toutes les idioties.
   En outre je voudrais approuver une initiative commune de la France et de l’Allemagne concernant ce problème : toutes les deux langues sont menacées par la suprématie de l’anglais. Je soutiens l’idée d’une Europe plurilingue qui est, en fait, la richesse de notre culture européenne. C’est la raison pour laquelle il faut garder la tradition et l’originalité de nos deux langues.
    JL : Existe-t-il une unité aussi forte dans le monde germanophone que dans la francophonie ? Nous autres Français traitons souvent Zweig d’Allemand ; est-ce que les Allemands font aussi peu de distinction dans le monde littéraire francophone, en traitant, par exemple, Maeterlinck de poète français ?
    LG : Le monde germanophone n’est pas uni comme la francophonie. Nous savons bien que Maeterlinck est un poète belge et Proust est un écrivain français. Par contre, Stefan Zweig est, bien sûr, un romancier autrichien, mais il n’y a pas de langue autrichienne. C’est le même problème avec Kafka, né à Prague, ou Celan, né à Czernowitz, ou plusieurs autres écrivains. En France, c’est semblable si l’on pense à Camus ou à Senghor : leur langue est le français, mais appartiennent-ils à la littérature française ? Certains savants, surtout en Afrique, en doutent. En Allemagne, je parle des écrivains autrichiens (Zweig, Bachmann etc.) ou suisses (Dürrenmatt, Frisch, Bichsel) ou immigrés (Ören, Chiellino, Oliver), tous appartiennent, comme Goethe, Mann ou Grass, à une littérature de la langue allemande (deutschsprachige Literatur), car ils parlent souvent dans leur livres des mêmes problèmes ou utilisent les mêmes techniques. Pourquoi toujours des limites ?

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