La vraie question est : combien d’années faut-il à un enfant pour s’enraciner culturellement ? Il faut bien sûr remarquer que cela ne peut intéresser l’État, surtout l’État aussi commercial que le nôtre. (Cela vaut pour la plupart des états modernes.) « L’État est une machine à opprimer le peuple » disait Marx qui avait parfois des moments de lucidité. L’individualisme est en parfait désaccord avec la notion même de l’État, collectivité avant tout (Gemeinschaft über alles !). Il cherche donc à affaiblir l’individu par tous les moyens et à le rendre dépendant de la collectivité. Un état mondialiste moderne se soucie aussi peu de l’enracinement culturel de l’individu que de sa première chemise. Nous sommes tout à fait d’accord que tout comportement d’un état mondialiste est suicidaire, puisque les états modernes sont basés sur une appartenance nationale avant tout ; donc, incitant l’individu au mondialisme, l’État court à sa propre perte, scie la branche sur laquelle il est assis. Que les présidents réfléchissent, car, dans un état unique mondial, il n’y aura qu’un seul président ; mais peut-être créeront-ils des sous-présidents, enfin, ne nous inquiétons pas trop de l’avenir des bureaucrates des états modernes. Seulement, en suscitant une plus forte dépendance de l’individu par rapport à la collectivité, nous tuons l’individu et donc la richesse de la collectivité ; nous risquons de nous étouffer non plus en tant que nation quelconque, mais en tant qu’humanité tout entière. Aussi la logique réfléchie veut-elle que nous accentuions notre individualisme d’autant plus que le mouvement de réunification mondiale est inévitable. Qui plus est, le mondialisme est la seule raison d’être de l’histoire de l’humanité. Les villages se réunissaient dans les comtés, les comtés dans les royaumes, les royaumes dans les états ; le prochain pas est la réunification des états dans les continents : Amérique, Europe, Asie, etc. Seulement, l’invention de l’humanité est le compromis entre la collectivité et l’individu : la famille qui est la base de l’humanité. L’enracinement culturel n’est rien d’autre que la définition de l’individu par rapport au reste de la famille. Il est vrai que la famille peut être prise dans son sens large, c’est-à-dire la parenté du sang, ou dans son sens commun : les parents, les enfants, et, parfois, les grands-parents. Aujourd’hui, la parenté du sang n’a plus de sens, puisque, mathématiquement parlant, nous sommes tous parents à des degrés différents. La famille d’aujourd’hui est donc une famille prise dans son sens commun ; où celle d’Europe se constitue le plus souvent du père, de la mère et d’un enfant ou deux. L’enfant européen n’a donc que deux à trois personnages familiaux par rapport auxquels il doit se définir, s’enraciner. Ceux d’entre nous qui s’intéressent à la géométrie, savent que moins il a de points de repère, plus il est difficile de définir un objet dans l’espace. C’est le même problème pour l’enfant. Si, en plus, la mère parle français, le père anglais, et le frère suédois, l’enfant est perturbé, et met bien plus de temps à se définir. C’est pourquoi les psychologues conseillent aux couples mixtes de n’utiliser qu’une seule langue dans la vie de la famille durant les cinq premières années de l’enfant. Regardez ce qui se passe dans les familles d’origine arabe installées en France : la première génération née en France comprend l’arabe, mais ne le pratique plus ou peu, la seconde ne sait plus que quelques expressions, et la troisième a perdu toute la culture de la langue arabe. Comme dit la célèbre publicité québécoise pour la préservation de la langue française : « Il faut plusieurs générations d’hommes pour créer une langue, il en suffit d’une seule pour la perdre. » Le cas des petits-enfants anglophones qui ne comprennent plus ce que disent leurs grands-parents francophones est plus courant au Canada qu’il ne l’est généralement admis. Le cas de l’intelligentsia russe dont vous avez parlé dans un de vos numéros [JL de décembre 2000. N.D.R.] est suffisamment édifiant : l’enfant était plongé dès sa naissance dans l’atmosphère francophone et ne commençait à étudier le russe que vers huit, neuf ans. Cette méthode est préférable à l’apprentissage par l’enfant de deux langues à la fois. [Cf. l’article suivant. N.D.R.] En un mot : intégrer l’apprentissage des langues étrangères à la maternelle ne peut que perturber l’enfant, et rendre notre population encore plus neurasthénique. À quel moment pouvons-nous donc commencer l’enseignement des langues étrangères aux enfants ? Il n’existe pas de date précise, car chaque enfant évolue d’une manière particulière : plus nombreuse est sa famille, plus définies sont les relations à l’intérieur d’elle, et moins de temps il mettra à s’enraciner, plus tôt il pourra commencer à étudier les langues étrangères sans se perturber. Définir des règles strictes de hiérarchie dans une famille est le moyen le plus simple d’accélérer la formation de la personnalité de l’enfant. Seulement, les parents, les mères en particulier, veulent-elles vraiment que leurs enfants grandissent vite et cessent d’être leurs petits bébés ? C’est une autre question. Du point de vue philosophique, l’enseignement des langues étrangères à la maternelle entre parfaitement dans la logique sociale qui cherche à perturber le plus possible l’individu. Pourtant, cette logique est dépassée, elle est la survivance de l’époque où les familles étaient toutes-puissantes et où il fallait les affaiblir à tout prix pour affermir la collectivité et donc l’État. C’est pourquoi le divorce (en France depuis la révolution), l’annulation de la loi salique et la distribution égale des héritages (en France depuis le début du siècle [XXe bien entendu. N.D.R.]) et, plus récemment, l’égalisation des noms de familles du père et de la mère (afin de déplacer l’axe familial) ont eu lieu. Il n’y a qu’un seul problème : la famille d’aujourd’hui est bien faible, en particulier, en Europe. L’État devrait changer radicalement sa politique, sinon il détruira la famille, sa base, et donc se détruira lui-même sans créer un état mondial. Car, que ce soit un petit état ou un état continental, voire mondial, sa base restera toujours la famille. C’est une invention humaine que le monde animal ignore, il ne possède que la collectivité basée sur les individus : la meute. Voulons-nous redevenir une meute ? La vraie réforme serait donc d’approfondir l’enseignement du français à la maternelle de manière à créer chez l’enfant une base plus stable pour l’apprentissage des langues étrangères. Cela déchargerait l’école élémentaire et lui permettrait d’approfondir l’enseignement des langues étrangères. Chaque chose en son temps. Au niveau où est aujourd’hui l’enseignement des langues étrangères dans l’éducation nationale française, vous pouvez augmenter le nombre des années, le résultat restera aussi médiocre. Lorsque je suis arrivé en première année de fac, je me rappelle le professeur d’allemand qui dit lors de notre premier cours : « Oubliez ce que vous avez appris de l’allemand au lycée, je ne crois pas que ce soit bien difficile » et il commença par le b.a.-ba. Voici donc mon avis : oui pour l’enseignement approfondi du français à la maternelle, non à celui des langues étrangères. Et n’oubliez pas que la maternelle n’est pas obligatoire en France. Bien sûr ce sont les plus démunis qui trinqueront, comme toujours depuis la création de l’humanité.
Dès ma naissance, ma mère me parlait allemand, et mon père français, chacun voulant m’initier dans les subtilités de sa langue natale. Je ne suis pas allé à la maternelle, mes parents exerçant des métiers libéraux qui leur laissaient beaucoup de temps libre. Nous passions les vacances à moitié chez mes grands-parents maternels en Allemagne, à moitié chez mes grands-parents paternels en France. Ce qui a fait qu’entrant en C.P., j’avais déjà la manie de mélanger les deux langues. Il faut croire que je ne comprenais pas pourquoi il fallait dire Die Sonne (féminin) et le soleil (masculin), alors il m’arrivait de dire la soleil ou le table. Cela a fait tellement rire mes camarades de classes que je devins taciturne. J’ai été complexé durant toute la primaire. Puis cela m’a passé, mais le complexe est revenu vers quatorze ans où j’ai voulu même partir vivre en Allemagne. C’est alors que je suis tombé sur le Journal de Nabokov. Ce grand écrivain y racontait, entre autres, les difficultés qu’il a eues, suite à l’éducation qu’il avait reçue de ses parents : il avait appris dès sa naissance à parler français, anglais, allemand et russe bien sûr. Il a quitté la Russie très jeune, et sa situation linguistique n’a fait que s’aggraver. Il a vécu en Allemagne, en France, mais c’est aux États-Unis qu’il a passé la plus grande partie de sa vie et c’est en anglais qu’il a écrit pratiquement tous ses livres. Il a fini sa vie en Suisse romane.
Aujourd’hui, mon bilinguisme me rend beaucoup de services et j’en suis plutôt avantagé. Cependant, si la pratique des langues étrangères à la maternelle s’installe, j’enverrai mes enfants dans une maternelle privée où cela ne se pratiquera pas ou je les garderai à la maison, quitte à leur trouver des cours particuliers plus tard pour qu’ils rattrapent leurs camarades.
Pour en savoir plus sur les nouvelles mesures projetées au niveau de la maternelle, le JL est allé enquêter dans quelques écoles. Bien entendu, les avis sont partagés, chaque enseignant réagissant par rapport à son propre vécu. Telle institutrice, mariée à un Anglais, verra d’un meilleur œil une amorce de bilinguisme dès le plus jeune âge, et considère que les très jeunes enfants en sont capables. Une autre, n’ayant jamais pratiqué une langue étrangère depuis la fin de ses études, considérera que les élèves ont largement le temps de se « disperser ».
Tout dépend également de l’environnement parental. Certaines classes de maternelle accueillent des enfants d’ethnies très différentes parlant à peine le français au moment de leur scolarisation, ou des bambins si petits qu’ils ne savent pas encore assembler plus de trois mots. Dans ce cas, on peut comprendre l’avis de C. : « Il faudrait que les enfants connaissent déjà bien leur langue avant d’en apprendre une autre. Notre rôle premier est de leur permettre de construire des phrases et d’enrichir leur vocabulaire. La langue étrangère, c’est bien en primaire ! »
Globalement, ces enseignantes d’une maternelle publique ne sont pas opposées à un apprentissage précoce d’une langue étrangère, à condition que cela soit mis en place avec plus de sérieux que dans l’élémentaire. En effet, on constate que cette initiation demeure peu cohérente. Si l’institutrice de CP maîtrise l’anglais, la scolarité des enfants inclura cette langue durant un an. Hélas, c’est en allemand que la maîtresse de CE1 poursuivra l’ouverture linguistique car elle possède de solides connaissances, mais ignore tout de l’anglais. En CE2, l’enseignante ne pratique aucune des deux langues. Elle est donc dans l’incapacité de former ses élèves. Par hasard, il en est de même durant le CM1. En revanche, l’instituteur de CM2 parle anglais couramment et les enfants s’amusent à découvrir la langue de Shakespeare avant d’être orientés sur une sixième allemand. Bien que ces apprentissages développent une écoute du monde extérieur, ils risquent toutefois de se montrer plus perturbateurs que formateurs.
Si l’expérience élémentaire se montre aussi chaotique, n’est-il pas dangereux de transposer le problème en amont ? On demande déjà beaucoup aux enseignants de maternelle qui doivent assurer une sociabilisation des enfants et leur faire découvrir lecture, écriture et calcul, mais aussi arts plastiques, musique, informatique, sports… tout ceci reposant sur le même noyau de personnes. L’école maternelle française est sans doute la meilleure d’Europe. Il est vrai que les équipes en place ont su instaurer les « échanges de service » permettant d’ajouter à leurs larges compétences le savoir spécifique de certains de leurs membres (par exemple : un maître se charge des enfants en musique, pendant que la titulaire du poste prend les enfants de son collègue en informatique…).
Les enseignantes rencontrées souhaitent donc la définition d’une politique harmonieuse d’apprentissage et une formation correcte. L’enseignement d’une langue étrangère doit se poursuivre tout au long de la scolarité et la maternelle doit travailler sur ce plan en liaison avec le primaire, afin de permettre une progression. Elles pensent que les échanges de service devront s’intensifier. Dans le cas contraire, certaines d’entre elles continueront un éveil basé sur des chansons, comptines et jeux qu’elles pratiquent déjà dans leurs classes, tandis que les autres ne pourront faire encore plus, sans y être préparées ni incitées.
Le JL s’est ensuite rendu dans l’école privée voisine. Ici, on a anticipé en créant, il y a quelques années, un poste de professeur de langues étrangères pour les classes de grande section de maternelle et le niveau élémentaire. Le système fonctionne bien et il paraît tout naturel que les enfants reçoivent l’enseignement de qualité d’un spécialiste. On n’hésite pas non plus à faire appel aux échanges de service.
Mireille Mirej