Il y eut, dans l’histoire de la littérature française du XIXe siècle, des poètes dont les œuvres firent briller la langue française à travers le monde. Ces œuvres sont admirées encore aujourd’hui et apprises par cœur en français, que ce soit en Chine ou en Russie, en Amérique ou en Afrique du Sud. Seulement, vous auriez beau chercher les noms de ces poètes dans les dictionnaires français, vous n’en trouveriez même pas la moitié, et, pour ceux qui figurent dans les plus complètes, les plus spécialisées des encyclopédies, l’information est souvent réduite à leurs dates de naissance et de mort. Qui furent donc ces poètes ? Ils s’appelaient Crémieux, Halévy, Meilhac, Gérard, Gandonnière, Barbier, Carré, etc. Seul Barbier, Jules de son prénom, parfois Paul-Jules, su se faire une petite place dans les dictionnaires (quatre lignes dans Le Petit Robert, vol. 2, contre une colonne entière pour Disney). Ils sont parfois traités en librettistes, mais étaient des poètes avant tout.
L’histoire de Jules Barbier et Michel Carré est tout à fait significative de l’ensemble de cette pléiade. C’est d’ailleurs celle qui est la plus connue, car, pour certains d’entre ces poètes, même le prénom est oublié.
Jules Barbier naquit en 1825. Sa jeunesse romantique le poussa bien tôt à l’écriture des poésies, mais qui n’en écrivait pas alors ? Or, le premier recueil de Barbier resta invendu. Loin d’être découragé par de tels débuts, sûr de son talent, Barbier s’adonne à l’écriture de pièces de théâtre. Deux d’entre elles sont même mises en scène. Elles ne restent à l’affiche que quelques semaines. Pourtant, un certain Michel Carré, né en 1819 et donc de six ans l’aîné de Barbier, reste intrigué par les trouvailles de l’auteur de ces pièces et lui propose une collaboration. Carré est à peine plus connu que son jeune confrère, il a écrit un recueil de poésie assez mal reçu. Par contre sa tragédie en vers, La Jeunesse de Luther, l’a distingué quelque peu. Les deux romantiques se mettent à travailler ensemble et écrivent des librettos pour des Opéras qui sont aujourd’hui connus dans le monde entier : Galatée, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, La reine de Saba. Mais leur chef-d’œuvre absolu reste Faust. Même s’il est d’usage de dire en parlant de cet opéra, Faust de Gounod, il est également celui de Barbier et Carré. Gounod fut séduit par cette version tellement française. Il suffit de voir leur Méphistophélès, très homme du monde, un peu blagueur, une sorte de vieux garçon endurci. Leur Faust est un jeune romantique un peu écervelé qui, une fois doté du pouvoir, devient pire que le diable. Il se laisse débaucher par Méphistophélès sans trop de résistance. Finalement, tout le poids de cette tragédie est supporté par les frêles épaules de Marguerite, femme qui n’est pas sans défaut, qui se laisse facilement impressionner par les richesses matérielles, mais qui est la seule à en payer les conséquences. Faust de Barbier et Carré est un portrait fidèle de la société française du XIXe siècle, mais aussi celui de l’humanité. Il n’y a pas de héros positif dans ce drame, tout le monde est fautif. C’est une œuvre misanthrope et emplie de tendresse à la fois. Ce Faust qui se rend enfin compte de son ignominie et qui s’en déchire le cœur, cette Margueritte qui meurt en proie à la folie et qui est sauvée par les anges, ce Méphistophélès qui se retrouve seul, témoignent d’une profondeur dépassant une époque donnée, car se rapportant à la nature humaine même. Faust est chanté dans le monde entier, le plus souvent en français, mais parfois traduit dans d’autres langues. La musique géniale de Gounod y est ce que la marguerite en diamant est au saphir qu’elle rehausse sur la bague de fiançailles de la culture française.
Saint Mont