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cet article est tiré du Journal littéraire n°40 (décembre 2003) ISSN 1639-6111

Littérature d’Afrique francophone
par Françoise Essangui

   Depuis ce matin, Ben, jeune écrivain camerounais vivant en région parisienne, a du mal à cacher son inquiétude. Après plusieurs retouches, il vient de déposer son premier manuscrit aux maisons d’édition Seuil, Dapper, Le Cherche Midi et P.O.L éditions. Selon lui, l’accueil chez l’éditeur n’a pas été des plus chaleureux : « En Europe, le contact avec l’éditeur est en général froid, mécanique, du genre : " Posez le manuscrit là, on vous contactera d’ici deux à trois mois, votre adresse est inscrite à l’intérieur ? " ».
   Mais qu’est-ce qui motive la décision de l’écrivain africain de se faire publier en France ? De quelle littérature s’agit-il et pour quel public ? Autant de questions que se pose parfois le lecteur sans pouvoir y répondre.
   « La littérature africaine a commencé avec la Négritude », affirmait récemment Ahmadou Kourouma dans la préface d’un ouvrage. Il serait en effet difficile de parler de littérature francophone d’Afrique subsaharienne sans remonter à sa source qu’est le mouvement de la Négritude. Ce courant de pensée se manifestait essentiellement par la révolte contre la domination coloniale, la discrimination raciale et l’amertume laissée par les souvenirs de l’esclavage. À partir de la seconde moitié des années trente, la littérature négro-africaine est une littérature de frustration, insatisfaction et revendication. Ses pères, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, peignent de manière admirable cette réalité à travers leurs recueils de poèmes, Pigments (1937), Éthiopiques (1956), Cahier d’un retour au pays natal (1947).
   Cependant, des thèmes autres que le leitmotiv de la souffrance du Noir, animent l’œuvre des poètes négro-africains. Les poètes célèbrent avec ferveur, une Afrique belle et fière de ses traditions, comme dans la Couronne à l’Afrique de Bernard Dadié.
   Dans les années cinquante, arrivent les premiers romanciers dont la littérature sera aussi engagée que celle de leurs aînés. L’aventure ambiguë du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, Le pauvre Christ de Bomba du Camerounais Mongo Beti, Le monde s’effondre du Nigérian Chinua Achebe sont autant de témoignages sur le bouleversement socioculturel causé par l’implantation des institutions occidentales en Afrique.
   Sur le plan éditorial, très peu de maisons occidentales s’intéressent à la littérature africaine à l’exception du Seuil et Pierre Seghers qui vont publier Senghor et d’autres poètes. La plupart de ces auteurs seront accompagnés par la maison d’édition Présence Africaine.
   « Publier des auteurs africains ? On n’y pensait simplement pas. Pendant 40 ans, nous étions les seuls. Puis, petit à petit les autres éditeurs ont vu que la littérature noire rapportait. Et tout le monde s’y est mis avec beaucoup plus de moyens que nous », précisait Yandé Diop au magazine Livres Hebdo, il y a quelques mois.
   La directrice de Présence Africaine résume ainsi plus de 50 ans d’expérience dans l’édition africaine. Bien qu’aujourd’hui, cette maison vacille sous le poids de la concurrence, il serait difficile d’oublier qu’elle fut l’un des principaux piliers de la production littéraire africaine.
   Présence Africaine est né en 1947 à l’initiative de l’écrivain sénégalais Alioune Diop et de quelques intellectuels, sous la forme d’une revue littéraire.
   Deux ans plus tard, elle se transforme en maison d’édition. Elle jouera un rôle primordial dans la promotion du livre et des intellectuels africains, autrefois contraints à publier leurs œuvres à « compte d’auteur ». L’expression des écrivains africains devient pour elle une vocation : « Les éditions Présence Africaine, disait Bernard Lecherbonnier, jouent un rôle considérable dans la connaissance des auteurs et la propagation des idées, ouvrant largement leurs portes aux historiens, politiques, idéologues qui ont largement bouleversé les idées admises sur l’Afrique… ».
   Aujourd’hui, Présence Africaine a du mal à rester dans la cour des grands. Néanmoins, elle continue d’éditer de nombreux auteurs africains (La source de joies de Daniel Biyaoula, Destin volé de Roger Essomba…) et accepte ce revirement avec philosophie. « Nous perdons en effet beaucoup d’auteurs. Mais cela n’est-il pas la preuve que nous avons vu juste dès le début ? Nous pouvons nous vanter d’avoir servi de modèle aux autres maisons d’édition », assure avec un sourire équivoque, R. Agonse, chargé de RP chez Présence Africaine.
   Aujourd’hui, l’époque de « l’apologie systématique des sociétés détruites par le colonialisme » semble bien révolue. La littérature africaine vit avec son temps et refuse désormais de se faire l’écho de revendications (politiques ou sociales) collectives. C’est une littérature qui se veut « témoignage sur l’homme, témoignage fondé sur l’individualité la plus profonde, la plus universelle de celui-ci ». « J’écris pour moi, car quand j’écris, je suis seule », déclare l’écrivaine gabonaise Bessora. Mais faut-il pour autant croire que les jeunes auteurs africains ne sont pas engagés ? Ce n’est pas si sûr, car ces derniers continuent d’aborder des problèmes qui minent la société, mais simplement sur un ton moins solennel.
   Michèle Rakotoson, écrivain malgache décrit dans Lalane (éditions de l’Aube, 2002), l’histoire d’un jeune étudiant malgache Rivo, dévoré par le sida et qui avant sa mort émet le désir d’accomplir avec son ami Naivo, un ultime voyage à la mer. Au rythme de la mélopée malgache, le ton de l’auteur se fait tantôt dur, cynique, tantôt poétique. C’est aussi l’histoire d’une amitié qui refuse de s’affaisser impitoyablement dans les tréfonds de la misère d’Antananarivo.
   Pour répondre à un devoir de mémoire, l’écrivain ivoirienne Véronique Tadjo s’emploie dans L’Ombre d’Imana (Actes Sud, 2000), à décrire les atrocités du génocide de 1994 à travers des témoignages recueillis sur place : « aller au Rwanda, c’était pour moi faire un voyage intérieur, entrer dans un questionnement sur la vie et la mort, découvrir le côté obscur de l’homme mais aussi ce qui peu nous rester comme espoir après une telle horreur ».
   Jusqu’à la fin des années soixante-dix, les femmes sont quasiment absentes de la scène littéraire africaine. C’est à partir des années quatre-vingt que s’impose la littérature féminine. Dès lors, polygamie, excision, trahisons conjugales, viols, sont mis au ban des accusés. Avec Calixthe Beyala (C’est le soleil qui m’a brûlé, 1987), Ken Bugul (Le Baobab fou, 1982), Bessora (53cm, 1999), la parole discrète est remplacée par un langage cru et ironique qui devient une arme au service du combat pour le respect de la femme. Les écrivains africains racontent aussi leur exil en Europe. C’est le cas de Fatou Diome dans Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière, 2003).
   Initiée par Ahmadou Kourouma dans Soleils des Indépendances (l’auteur utilise un mode d’expression semblable au langage oral en transposant le lexique malinké dans la syntaxe française), la tendance à associer langue française et langues vernaculaires va se propager et s’imposer dans les littératures africaines contemporaines. Patrice Nganang, dans son roman Temps de chien (Serpent à plumes, 2001), use d’un savant mélange de langue bamiléké, français et « camfranglais », le tout pour un résultat d’un comique délirant. C’est ainsi qu’il affirme : « Mes sources d’inspiration sont les rues de Yaoundé, leur exubérance, leur liberté de ton, leur franchise dans le langage ».
   Un autre fait marquant de la littérature d’Afrique noire subsaharienne est la revendication d’une universalité de l’écriture. L’écrivain contemporain refuse le cliché d’une écriture africaine riche en exotismes. En l’occurrence, le Togolais Kossi Effoui exprime avec véhémence son mépris vis-à-vis de ce type de littérature : « L’œuvre d’un écrivain africain ne saurait être enfermée dans l’image folklorique qu’on se fait de son origine […] il faut en finir avec cette tendance à rejeter l’authenticité d’une œuvre dans laquelle on ne retrouverait pas une soi-disant spécificité africaine. Pour moi, la littérature africaine n’existe pas ».
   Une position un peu radicale qui pourrait porter à équivoque. Et pourtant, loin d’avoir rejeté son héritage culturel, l’écrivain africain n’aspire en réalité qu’à un peu plus de liberté au niveau de la création.
   Le rejet est aisé, l’art de publier est difficile.
   Une fois l’ouvrage achevé, l’écrivain africain se met en quête d’un éditeur. Cette nouvelle étape sera parsemée d’embûches et seuls les plus robustes et les plus tenaces gagneront le droit de voir leur « nouveau-né » en vitrine.
   La littérature africaine aurait peut-être dû être publiée en Afrique, compte tenu de ses spécificités et des réalités qu’elle peint et qui ne sont pas toujours accessibles à la compréhension du public français. Déjà à la fin des années soixante-dix, Olympe Bhely-Quenum affirmait que 98% des auteurs africains d’expression française faisaient encore paraître leurs livres en Europe. Trente ans après, les progrès de l’édition africaine sont toujours aussi limités.
   Malgré la création après l’indépendance de maisons telles que les éditions CLE au Cameroun, Mont noir au Zaïre, les Nouvelles Éditions Africaines (NEA) au Sénégal, l’édition en Afrique pèche par l’absence d’un véritable marché du livre.
   Bien que Ben, écrivain camerounais, en soit à son premier coup d’essai en France, il n’en a pas été de même pour l’Afrique. Son premier roman écrit au Cameroun avait en effet obtenu l’accord d’un éditeur, même si par la suite les résultats n’ont pas suivi : « Mon premier ouvrage avait convaincu mon éditeur, mais il comptait sur les subventions pour réduire à zéro ses frais. Conséquence : un livre de qualité physique discutable a pu paraître après quatre ans de négociations… les éditeurs camerounais ne semblent pas avoir les moyens de leur politique, la plupart semble être des charlatans incapables du moindre effort financier pour soutenir la seule impression d’un livre ». Le cas décrit par Ben n’est pas isolé. À quelques exceptions près, l’Afrique tout entière baigne dans ce marasme.
   Le livre en Afrique est un luxe qu’on peut difficilement s’offrir. Un roman dans une librairie africaine coûte environ 10 000 FCFA (environ 15€) qui se trouve être le salaire mensuel d’un manœuvre. Il est donc compréhensible que celui-ci choisisse de satisfaire des besoins plus vitaux plutôt que de nourrir son esprit. Seul le livre scolaire a pignon sur rue, car il est d’achat obligatoire. Par ailleurs, on note l’absence de disponibilité en librairie et dans les espaces appropriés, ce qui est dû à une distribution assez chaotique. Très souvent, les centres culturels occidentaux sont le seul rempart pour les recherches documentaires.
   La communauté africaine aussi bien en Europe qu’en Afrique ne constitue pas un marché pour l’auteur africain. Peu lisent, même lorsqu’ils en ont les moyens. Comment expliquer le fait que les hommes politiques soient plus intéressés à promouvoir une musique souvent de piètre qualité au détriment de la littérature ? L’écrivain est encore considéré en Afrique comme un être étrange complètement déconnecté de la réalité ambiante.
   La langue dans laquelle le livre est généralement écrit (français, anglais…) est peu accessible à une importante frange de la population souvent peu scolarisée. La culture de l’oralité est encore persistante.
   Toutes ces difficultés conduisent les auteurs africains à se tourner vers les maisons d’édition françaises. Mais là aussi les difficultés ne tarderont pas à poindre à l’horizon. En France, la tradition de l’écriture est ancienne et la ligne éditoriale est généralement prédéfinie pour chaque maison d’édition. Cette situation n’est pas toujours favorable au jeune écrivain qui a du mal à se positionner dans ses écrits et qui part doublement handicapé par sa jeunesse et son africanité.. En général, l’éditeur ne s’engage que lorsqu’il sent que le livre est rentable.
   Comment séduire et captiver l’attention d’un public occidental avec des thématiques tout africaines ? Tel est le dilemme dans lequel vit constamment l’écrivain africain. Mohamadou Kane, déjà en 1966, distinguait « un public de cœur (africain) et un public de raison (occidental)… le deuxième étant son principal lecteur et exigeant insidieusement un exotisme littéraire pour se dépayser ». Cette dérive a pour principale conséquence de détourner l’œuvre littéraire de l’écrivain au profit d’un cliché (écriture flamboyante, exotisme).
   On peut réellement parler d’une nouvelle tendance lorsqu’on réalise qu’entre 1997 et 2001, 1250 nouveaux titres de littérature d’Afrique noire ont été publiés en France, soit le double de la production d’une dizaine d’années plus tôt (il a fallu 8 ans pour parvenir aux 1500 titres publiés entre 1988 et 1996). C’est dire si la production littéraire africaine a connu une accélération surprenante. On constate également l’émergence de nombreux écrivains provenant de pays dont la culture littéraire était jusqu’alors inconnue. Il y a 20 ans, la littérature francophone subsaharienne était connue à travers quelques pays phares, tels que le Sénégal, le Mali, le Congo, le Cameroun, la Côte-d’Ivoire. Aujourd’hui, des États jusqu’ici absents de la scène littéraire, montent en puissance : le Gabon (avec Bessora, Ludovic Obiang), le Togo (avec Kossi Effoui, Kangni Alem, Sélom Gbanou), Djibouti (avec Abdourahman Waberi, Abdi Ismaël Abdi). La part de la production littéraire féminine dans ce renouveau éditorial n’est pas des moindres : un tiers de la production de romans, nouvelles et récits appartient aux femmes. Par ailleurs, de nouveaux genres tels que le polar s’imposent (La polyandre de Bolya).
   L’apparition d’une nouvelle génération d’écrivains s’accompagne d’une nouvelle génération d’éditeurs, plus enthousiastes et dynamiques, qui n’hésitent pas à racheter des droits d’auteur en Afrique. Les Éditions du Serpent à Plumes consacrent presque 50% de leur fonds littéraire francophone au roman africain. Certaines maisons se spécialisent dans l’édition africaine et créent des collections. Cette année, au Salon du Livre de Paris, plus de 2000 écrivains et 1200 éditeurs étaient au rendez-vous. Le livre africain n’a pas manqué à cet appel. Il aurait même connu un franc succès, selon certains éditeurs et libraires qui ont estimé leurs ventes plus que satisfaisantes. Au vu d’un accueil si chaleureux, certains écrivains, tel le Djiboutien Abdourahman Waberi, se sont rappelé, avec amertume, le Festival du Livre « Étonnants Voyageurs » qui s’est tenu en février dernier à Bamako, et qui n’avait pas connu autant de succès. Le public africain n’était pas au rendez-vous.
   Ce constat plus qu’éloquent ramène le jeune écrivain à une question lancinante: devra-t-il préférer son public de raison (curieux de découvrir ses écrits) à son public de cœur (souvent indifférent à ses gesticulations littéraires) ?

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