Au mois d’octobre, le ministère de la Culture a aboli une des dernières protections de la petite édition et de la presse indépendante. Ceci dit, ce n’est pas un bien grand mal, car la culture n’a pas besoin de protectionnisme, mais de mécénat. Certes, les grands vont devenir encore plus grands et les petits, plus petits, mais la culture n’est pas une marchandise comme les autres, et ceux qui annoncent la fin de l’exception culturelle française approche de leur propre fin (cf. le cas de Vivendi et de Messier).
En quoi consistait cette protection disparue ? à interdire de la publicité à la télévision pour la presse et les éditeurs de livres. C’était un grand mal pour la lecture en général, car nos chers chérubins ne savent aujourd’hui apprécier que ce qui leur est matraqué par la publicité. Ainsi, qui sait, l’ouverture de la télévision à la publicité des éditeurs et de la presse écrite, poussera peut-être quelques-uns à reconsidérer leurs relations distantes avec le livre. Or, qui verrons-nous faire de la publicité à la télévision ? Hachette, Gallimard, Seuil, Flammarion et compagnie : ceux qui y sont déjà bien installés. Le petit éditeur, incapable d’assumer financièrement une telle publicité, sera obligé de mettre la clé sous la porte, à moins que… Il y a toujours une solution. Regardez les artisans qui, grâce à une réunification quasi syndicaliste, affichent fièrement leur publicité de la première entreprise de France. Les petits éditeurs réunis sont bel et bien le premier éditeur de France.
Pour la presse écrite, la situation est plus délicate. Non seulement il n’existe qu’un grand géant de presse, Hachette, mais encore la situation est telle qu’ouvrir aujourd’hui un périodique indépendant est du masochisme pur, proche du suicide. Le cas du Journal Littéraire est rarissime en France, car il n’existe que deux voies dans ce métier : appartenir à un groupe, à une banque, etc., ou faire une petite revue associative méconnue et pauvre. Comme si gagner sa vie dans une entreprise culturelle était une honte !
Pour revenir à la décision du ministère de la Culture, il faut préciser qu’il s’agit du décret n° 2003-960 du 7 octobre 2003 modifiant le décret n° 92-280 du 27 mars 1992. Il est vrai que cette décision a été prise sous pression de la Communauté européenne, car la France était le seul pays à protéger de la sorte ses éditeurs. Ce fameux décret ménage légèrement les éditeurs, car il n’ouvre à leur publicité que les chaînes du câble et du satellite, et ceci jusqu’en 2007. La même protection concerne la distribution, et même davantage, car toutes les opérations commerciales de promotion du secteur de la distribution resteront interdites de publicité télévisée. « Au sens du présent décret, on entend par opération commerciale de promotion toute offre de produits ou de prestations de services faite aux consommateurs ou toute organisation d’événement qui présente un caractère occasionnel ou saisonnier, résultant notamment de la durée de l’offre, des prix et des conditions de vente annoncés, de l’importance du stock mis en vente, de la nature, de l’origine ou des qualités particulières des produits ou services ou des produits ou prestations accessoires offerts. »
Quant à la presse écrite, la fête commence le 1er janvier 2004, sur toutes les chaînes sans distinction. Vous verrez sans doute de jolies publicités d’Elle, d’Entrevue, de Figaro ou, pourquoi pas, de Lire, mais pas celle du Journal Littéraire. Car il faut être Lire (Vivendi) ou Entrevue (Hachette) pour pouvoir se payer une petite plage publicitaire à la télévision.
Connaissez-vous le nombre de revues littéraires professionnelles (n’appartenant pas à une association et rémunérant ses journalistes) ? cinq : Lire, Magazine littéraire, La Quinzaine littéraire, Le Matricule des anges et le Journal Littéraire. Il y a encore Livres Hebdo, mais il est réservé aux professionnels et inaccessible au grand public. Rappelons que c’est en France que la revue littéraire est née.
« Ce décret est publié à l'issue d'une large consultation organisée par le ministère de la Culture et de la Communication, au cours de laquelle toutes les parties prenantes ont eu la possibilité de faire valoir leur point de vue », nous dit le ministère. Cela est faux, puisqu’aucune revue associative ou de faible tirage n’a été invitée à s’exprimer. Il est vraiment temps de nous réunir, afin d’être représentés lors de tous ces débats à huis clos. « Le compromis qu'il reflète constitue une avancée majeure sur un dossier essentiel qui était pendant depuis plusieurs années. Il préserve la diversité culturelle et l'équilibre des médias les plus fragiles… » Ce n’est pas sûr du tout. Certes, c’est un grand pas en avant, mais, comme disait un président africain : « Nous étions au bord du gouffre financier, mais, grâce à l’aide du gouvernement français, nous avons fait un grand pas en avant. »
Aujourd’hui, faire de la presse culturelle indépendante relève du militantisme ostentatoire. Nous souhaitons à nous, à tous nos collègues indépendants et à tous les lecteurs soucieux de préserver la diversité culturelle, beaucoup de courage !