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cet article est tiré du Journal littéraire n°38 (octobre 2003) ISSN 1639-6111

Le Livre et la télévision

   C’est une étude faite par le CSA qui a servi de point de départ à notre dossier. En effet, le CSA a pris au hasard deux semaines au mois de juin et il a compté le temps consacré par les chaînes hertziennes à la culture en général et au livre en particulier (hors les émissions spécialisées). Le résultat est surprenant : TF1, 1 heure 55 minutes dont littérature 9 secondes (!) ; France 2, 1 heure 27 dont littérature 16 minutes ; France 3, 1 heure dont littérature 12 minutes ; Arte, 25 minutes dont littérature 0 !
   Le cas d’Arte est plutôt paradoxal : une chaîne culturelle n’a pas d’émission littéraire ni n’en parle dans d’autres émissions, mais la chaîne se défend en prétendant que son caractère franco-allemand lui empêcherait la promotion de livres à l’occasion de leur publication.
   Pourtant, un rapport du ministère de la Culture précise que le passage à la télé est essentiel « pour accéder au premier cercle des auteurs, pour être non pas seulement publié, mais lancé, soutenu et, pour finir, reconnu, il faut soit être déjà connu pour une autre raison, soit avoir un prix, soit passer à la télévision et s’y faire remarquer. Mais pour passer à la télévision, il faut soit être déjà connu pour une autre raison, soit avoir un prix, soit être déjà passé à la télévision, soit enfin entrer dans la minuscule cohorte de ceux qui montent sur le plateau en dehors de ces trois premières raisons. » Qui plus est, les émissions consacrées au livre présentent surtout de la non-fiction, car il est toujours plus facile de susciter un débat autour d’un sujet d’actualité. Pourtant, c’est la littérature française (donc la fiction) qui a fait la gloire de notre pays à travers le monde.
   La télévision ne présente que les grands éditeurs et toujours les mêmes. Cette situation est confirmée par une autre enquête que vous pouvez d’ailleurs faire vous-même. Il suffit de prendre le programme de la télé, de ne parcourir que les chaînes hertziennes (France 2, France 3 et France 5, car les autres n’ont pas d’émissions littéraires) pendant deux semaines et de constater quelles maisons d’éditions sont ainsi promues. Voici un résultat de deux semaines prises au hasard : Flammarion, Actes Sud (groupe Flammarion) 3 fois, Seuil 2 fois, Arléa (groupe Seuil), Stock (groupe Hachette), Robert Laffont (groupe VUP), Belfond (groupe VUP), Julliard (groupe VUP) 3 fois. Tandis que Livre Hebdo annonçait, dans la même période, les nouveautés de plus de 160 éditeurs français. Nous savons bien que Lagardère (groupe Hachette) est un des plus grands annonceurs à la télévision (via sa présence dans l’industrie de l’automobile) ; que VUP, même s’il ne fait plus partie de Vivendi et pas encore de Hachette, mais, comme Gallimard, Flammarion et Seuil (trois autres groupes), il a un potentiel médiatique qui présente une facilité pour les créateurs des programmes littéraires. L’INSEE est pourtant clair : au niveau de la fiction (littérature, disait-on jadis), ces cinq groupes ne représentent que 30 % de l’édition française. Il faut également savoir que Hachette et Vivendi sont les plus grands possesseurs de la presse écrite française. Ils se font publicité à eux-mêmes (comme Lire qui appartient à Vivendi) et cela ne choque personne.
   Tout cela à la lumière de la situation actuelle de la France qui doit se conformer, fin 2005, aux normes européennes concernant les médias : en clair, ouvrir la télévision à la publicité du livre et de la presse. En attendant, on n’en parle pas beaucoup. Le rapport du ministère remarque : « Les petits éditeurs se sentent peu concernés par l’éventualité d’une publicité dont ils n’ont pas les moyens. Les grands groupes qui sont directement intéressés à l’abrogation, compte tenu de leurs activités dans le domaine de la publicité et de la télévision elle-même, ont préféré pour le moment s’en tenir à une attitude d’attentisme. Mais ils ont intérêt à ce que cette publicité devienne possible, notamment pour leurs collections de poche populaires et pour certains produits grand public comme les encyclopédies. En ce qui concerne celles-ci, notons qu’il est licite (de même que pour les ouvrages para-scolaires) de faire de la publicité pour la version cédérom, mais non pour la version papier. Enfin, les éditeurs moyens, qui jouent dans l’univers de l’édition un rôle central, sont très hostiles à cette abrogation, sauf Flammarion qui y voit le moyen de promouvoir sa collection J’ai lu. Première raison : ces éditeurs savent que la publicité télévisée constituerait une dépense difficile à assumer et considèrent que celle-ci ne serait pas compensée par une augmentation globale du chiffre d’affaires des éditeurs, c’est-à-dire, pour simplifier, par une progression de la lecture ; mais qu’elle provoquerait un déplacement d’une clientèle globalement captive vers les éditeurs adossés aux grands groupes qui seuls ont les moyens financiers de cette dépense nouvelle. Une telle solution, certes plus abordable, aurait l’inconvénient de créer des distorsions dans l’accès à la publicité sur une base juridique discutable. Certes, elle aurait l’avantage de pouvoir financer des émissions thématiques consacrées au livre. Mais elle se traduirait, à budget publicitaire égal, par un détournement des ressources vers la télévision au détriment de la presse écrite alors que celle-ci demeure un support essentiel pour une promotion durable du livre.
   Il n’en demeure pas moins que, dès à présent, le groupe Havas [VUP] a profité du statut non-français de la chaîne RTL 9 qui émet en hertzien sur le nord-est du territoire national pour contourner la réglementation française en menant une campagne expérimentale en faveur de la collection Pocket. »
   Il est vrai que l’interdiction de la publicité est considérée en France, par les professionnels, comme l’un des deux piliers de la protection de l’édition, le deuxième étant la loi Lang. Cette dernière cherche d’ailleurs à protéger la librairie indépendante plutôt que l’édition et en plus elle a un effet imprévu : les superprofits des chaînes comme la FNAC, Virgin et les supermarchés.
   Cependant le vrai danger vient de l’étranger. À force de vouloir jouer à l’édition à l’américaine qui ne peut se développer qu’en lançant un projet qui générera des profits pour une multitude d’autres projets qui se révéleront, à terme, déficitaires ; on s’engage sur un terrain où l’édition française ne fait pas le poids. Les multinationales de communication ont déjà détruit ainsi l’édition anglaise et allemande en inondant le marché, la télévision et autres médias des traductions des romans américains grand public et sans aucun intérêt littéraire.
   Le ministère de la Culture remarque d’ailleurs : « Le rapport entre télévision et livre risque, si l’on n’y prend garde, de devenir rapidement un rapport économique de dominant (étranger) à dominé (français). »
   Certains préconisent la création d’un service public culturel en obligeant France Télévision (les autres chaînes étant privées) de consacrer un grand temps à la culture. D’autres voient l’avenir dans la création des chaînes thématiques culturelles (on sait ce que cela a donné avec Arte). Il est vrai que la petite édition doit se regrouper dans sa lutte de survie face aux grands groupes (c’est d’ailleurs le principe de l’homéopathie : soigner le mal par le mal). Or, pendant que les grands cherchent à écraser les petits pour gagner quelques ventes, leur propre écrasement s’approche. Mais peut-être se trompe-t-on de combat ? 25 % de Français n’ont pas lu un seul livre durant les douze derniers mois [source INSEE]. Et pourquoi ne pas réunir les efforts de tous les éditeurs, grands et petits, pour défendre la littérature française ? c’est une idée par trop utopique !

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