Le JL continue à s’intéresser de près aux communautés francophones à l’étranger. Aujourd’hui, nous parlerons de la communauté francophone des États-Unis et des difficultés que peuvent y rencontrer les parents francophones à élever leurs enfants dans la connaissance de la culture française. C’est Caroline Isautier-Rougeot, responsable éditorial du site Frenchparents.org qui nous présente son point de vue. Le site Frenchparents.org a été créé par une équipe bénévole de parents canadiens et français en septembre 2001. Ce site est géré de façon extrêmement professionnalisée, il a plus de 430 adhérents et propose des réponses aux questions de la vie quotidienne des parents et enfants francophones, habitant la baie de San Francisco.
Vous êtes une famille française, transportée tout d’un coup en Californie, en baie de San Francisco, au pays où il fait toujours beau et où non seulement la plus belle végétation, mais aussi l’Internet a fleuri. Comment allez-vous choisir de poursuivre l’éducation de vos enfants ? Allez-vous inciter vos chers petits à embrasser sans réserve la culture locale : la joie d’être dans la nature, de s’habiller en jogging et en tennis, de consommer sans modération nourritures, services et produits rendus toujours plus accessibles, de regarder les séries et films américains grand public, d’être scolarisé en « public school » où laisser l’enfant s’exprimer passe bien avant toute préoccupation d’apprentissage livresque ? Tentant, non ? Assez facile, si le retour en France semble loin, voire absent, ou si l’on pense ainsi donner à ses enfants une expérience nouvelle, qui les enrichira...
Mettons que vous choisissiez le chemin un peu plus pentu de maintenir votre progéniture au sein de la culture française, non pas tant par dévotion pour la mère patrie, mais par simple goût et amour pour cette culture. Il ne s’agit pas uniquement de leur apprendre Montesquieu, Voltaire et Proust, de leur bourrer le crâne en quelque sorte, mais plus encore de leur apprendre un certain art de vivre et une approche de la société bien français. Un art de vivre français reconnu et admiré par bon nombre d’américains eux-mêmes, et une approche de la société issue de notre histoire et de la religion catholique qui tranche par contre complètement avec l’approche ambiante ( même en Californie dite libérale — plutôt de gauche) : une approche peu matérialiste et, disons-le, collectiviste.
Or, il est difficile d’apprendre à un enfant un art de vivre uniquement via les livres. Où apprendre alors, si tout ce qui vous entoure vous et vos enfants est d’une autre culture ? Plusieurs options s’offrent à vous.
Première pensée : l’école.
Soit, mais l’école bilingue du coin coûte 14000 euros par an, les français étant ici en expatriés avec scolarité payée sont des happy few (parmi eux les enseignants), et les bourses de l’État français commencent à quatre ans seulement. Plus encore, elles ne sont destinées qu’à ceux qui sont vraiment en situation financière difficile pour la région. À titre d’illustration, cela signifie, pour une famille de quatre, avoir un revenu familial net inférieur à 75000 euros par an.. Le chiffre semble élevé vu de France, mais avec deux enfants dont les frais de garde ou de scolarité sont de 10000 à 15000 euros par an tout compris, avec un loyer ou des mensualités de prêt immobilier entre 2300 et 4000 et des frais de santé plus ou moins bien couverts, cela ne permet pas d’écarts. Le consulat vous dira qu’il attribue tout de même pour plus de 2 millions de dollars de bourses par an, à 289 boursiers, avec une progression de l’ordre de 3% au cours des dernières années.
D’après les calculs que j’ai pu effectuer à partir des chiffres d’immatriculés au consulat, le taux de scolarisation en établissement bilingue des enfants français sur la baie de San Francisco serait, au mieux, de 68%, au pire de 10%. (Au mieux car l’immatriculation est une démarche volontaire, et je n’ai pris en compte que les enfants immatriculés).
Donc, l’école bilingue est la solution « simple » pour maintenir ses enfants au sein de la culture française tout en leur donnant accès à l’apprentissage de l’anglais, mais elle n’est pas une possibilité pour tous.
Deuxième option : les cours par correspondance du CNED.
Disons que, pour des raisons matérielles, vous coupiez la poire en deux, et que, ayant inscrit Yvan en école publique californienne, vous lui fassiez suivre les cours par correspondance du CNED en littérature française. Là, il va falloir s’accrocher. Petit Yvan n’est pas forcément dans l’état d’esprit, en rentrant de sa journée de jeux et d’expression de soi, de lire avec vous des écrits d’une autre époque, et de faire des rédactions ou diable, des dictées — chose bannie des écoles californiennes... Et pour vous, cela n’est pas facile non plus d’insister, plusieurs fois par semaine, pour qu’il se concentre sur ses travaux et qu’il renvoie toutes les deux semaines son devoir en France — juste avant les bains, le dîner et votre temps libre personnel... Et il ne s’agit là que d’une matière ! Voila quand même un apprentissage limité et oh combien ardu de la culture française... D’aide quelconque ? Aucune. Pas du consulat, ni du CNED, pour par exemple vous donner les coordonnées d’autres enfants suivant les cours du même niveau et avec qui vous pourriez vous regrouper...Cela n’est pas leur mission, manque de moyens humains, vous dira-t-on. Il ne vous reste plus qu’à passer une petite annonce sur Frenchparents.org, ou de contacter SFBACC, une association de familles françaises sur la région.
Troisième approche : « Soit, mais n’y a-t-il pas des possibilités d’interaction avec d’autres enfants français, des manifestations culturelles organisées par le consulat, l’Alliance française? »
Que nenni. Vous souhaitez voir le dernier Truffaut, écouter un accordéoniste ou bien manger et bien boire, l’Alliance française est à votre service. Le consulat vous enverra voir la dernière exposition d’un auteur français de mangas, ces bédés japonaises, ou vous fera rencontrer un expert en vin...Ah, la Culture française. Celle avec un grand ‘ C’.
Mais quid de la culture des plus jeunes ? D’une projection de Tintin, d’Astérix, d’un spectacle de guignols, d’une lecture de livres français pour enfants ? Là, désolés, les instances publiques sont absentes.
Restent les associations, enfin deux plus précisément. SFBACC organise une fois par an une fête de Noël où chants et buffets français réunissent plusieurs centaines d’adultes et d’enfants autour d’un superbe sapin. Superbe, mais limité… Frenchparents, lui, met en contact les adhérents au site s’étant présentés en quelques lignes et relaie l’information sur les groupes de jeu francophones existants, ces cercles de jeux à l’initiative de l’une ou de l’autre où parents et enfants se retrouvent pour que les grands discutent et que les plus jeunes jouent...
Vous le voyez, lecteurs français trop souvent blasés et cyniques, on ne parle pas de s’isoler dans sa Francophonie aux États-Unis, mais de tenter de protéger une parcelle de cette culture contre les assauts si séduisants de la culture américaine. Nos enfants auront, selon nos efforts, plus ou moins le loisir de découvrir les héros de BD, de films et de livres américains, d’adorer le Dieu Argent et les équipes de foot américaines, et de juger la France comme un petit pays un peu trop snob au fromage qui pue ! Ah, la belle Culture française…
Caroline Isautier-Rougeot