Commençons par le portrait, à proprement parler. Imaginez une dame, car tout démontre dans son maintien, sa posture et ses attitudes cette ancienne éducation aristocratique qui est presque perdue aujourd’hui. Les bras, toujours près du corps, confèrent à la silhouette de cette dame, une féminité certaine et une réserve timide. Le visage est celui d’une femme de cinquante ans qui assume son âge. Une coupe résolument moderne contraste quelque peu avec l’ovale du visage dans l’esthétique du début de siècle. Les yeux fatigués par les années, transmettent au regard une sensation de générosité et de mélancolie à la fois. Des lèvres minces feraient penser à une certaine froideur si un sourire charmeur ne les éclairait constamment. Enfin, il irradie de l’être tout entier un tel charisme qu’il est impossible de ne pas en être touché. Tel est le portrait de cette femme.
Angelina Aïrapétoff était le nom usuel d’Angelina de Krassilnikoff-Aïrapétoff. Cette vieille famille russe s’est installée en France à l’époque de la comtesse de Ségur. Résolument francophile, elle a gardé ses possessions en Russie et un lien très étroit avec le gouvernement russe. D’une grande noblesse, elle est une des rares familles étrangères à qui la France a conféré le port de la particule. Bartolomé de Krassilnikoff, qui possédait des gisements de pétrole au sud de la Russie, a eu la malheureuse idée d’emmener son fils aîné et une de ses filles, fraîchement sortie du pensionnat de Clermont, en voyage de plaisance dans ses possessions russes. L’idée en soi n’était pas mauvaise, mais le moment, mal choisi : c’était à l’automne de 1917. Bien naturellement, ils ont été arrêtés par les révolutionnaires qui n’ont pas tardé à fusiller le père et le fils. La fille a été, fort heureusement, libérée par le prince Aïrapétoff. Ainsi, la grande famille Krassilnikoff a été coupée en deux : une partie qui prospère toujours en France et une autre, en Russie. C’est dans cette deuxième branche qu’est née Angelina en 1947.
Angelina a fait une partie de ses études en allemand et, toute jeune encore, elle a collaboré à Der Theater, revue théâtrale allemande. C’est alors qu’elle a eu l’idée de la création d’une maison d’édition franco-germano-russe, devenue, en 1995 le groupe Evango. En Russie des années soixante, Angelina fait la connaissance de Victor D., grand nom de la communauté française, qu’elle épouse plus tard. Cet amour a été la première grande passion d’Angelina. Elle collabore pendant des années à Der Theater dans la rubrique consacrée au théâtre européen et, en particulier, au théâtre français. En 1970, d’abord son mari puis elle, sont déportés en Sibérie, ce qui était le sort de beaucoup d’intellectuels en Russie de cette époque. Durant les années de cette déportation, Angelina se consacre à l’étude du théâtre russe. C’est ainsi qu’en 1979, elle écrit son premier article en russe dans la revue Theatralnaia jisgne (La vie théâtrale). Cette passion du théâtre et de la littérature en général, sera la deuxième force motrice de son existence.
Entre 1980 et 1984, Angelina débute dans l’édition en assumant la publication bilingue des œuvres de Clemens Brentano, de Théophile Gautier et de Georges Brassens. Les trois cultures, allemande, française et russe, ont toujours partagé et influencé la vie d’Angelina. C’est sans doute pour cette raison qu’elle se sent proche de l’œuvre de Nabokov qui, lui aussi, a été partagé entre ces trois mêmes cultures, tout en écrivant en anglais. Angelina a publié plus tard Lolita en russe, mais le livre ne lui a attiré que des ennuis. En 1984, Angelina publie sa première pièce en russe : Conte de la Vérité et du Mensonge.
En 1985, les partenaires éditoriaux d’Angelina Aïrapétoff arrêtent leur activité sous pression politique, ce qui fait qu’Angelina se trouve à la tête de la maison d’édition franco-germano-russe. Son expérience malheureuse avec « Lolita », mais aussi avec d’autres livres des auteurs émigrés russes compromet l’existence de la maison d’éditions. Elle-même est exilée au fin fond de la Russie, au bord du Pacifique. Son mari ne peut la suivre, car ces territoires militaires sont exclusivement réservés aux Russes.
Après la Perestroïka, Angelina revient en Russie occidentale. Il ne reste alors plus rien de la maison d’édition trilingue. Mais le temps passé en exil, riche de réflexions, fait naître une nouvelle vision des problèmes culturels. En partant de la célèbre phrase d’Anatole France : « Ce qui manque à la culture française ce ne sont pas les talents, mais les mécènes. », Angelina élabore une nouvelle politique culturelle. Pourtant, la première expérience de cette politique ne sera pas heureuse. En 1990, Angelina crée un théâtre privé qui ne survivra que trois ans et n’aura dans son répertoire que cinq pièces en russe et une en français. La leçon en sera la suivante : « Quelconque veut gagner de l’argent avec une entreprise culturelle est condamné à la défaite ; ou bien il ne gagnera rien ou bien il vendra ses principes, son âme et la culture même pour une poignée d’or. »
En 1993, Angelina vient passer six mois en France. Tout en publiant sa deuxième pièce Never more, elle se consacre à l’étude de la situation culturelle en France. Cela ne fait que la renforcer dans sa politique, seulement désormais elle ajoutera à la phrase d’Anatole France, celle de son propre cru : « Il n’est jamais d’aussi bon mécène que soi-même. » Elle récolte alors les sommes nécessaires à son nouveau projet et rentre en Russie. Il faut dire que Moscou en 1994 était semblable à Chicago en 1920 : il y était encore possible de faire rapidement sa fortune en partant de rien et sans tomber dans du vol. Angelina crée alors Evango International Company qui « portera la lumière au peuple », mais d’une manière plus directe que la littérature. Un an après, Evango devient le plus grand distributeur de bougies de Moscou, ce qui n’est pas peu, sachant que là-bas les bougies servent encore à éclairer les maisons, lors des coupures constantes d’électricité. En 1995, Angelina reprend l’activité éditoriale en créant les éditions Evango. Elle publie alors des livres bilingues, mais son grand combat reste les livres pour les enfants accessibles à toutes les bourses.
En 2001, la réalité financière pousse Angelina Aïrapétoff à fermer les éditions Evango. Pourtant, dès 1995, Angelina Aïrapétoff s’occupe largement du mécénat. Elle aidera bien des églises orthodoxes, mais aussi des églises catholiques de Moscou. Ella aidera financièrement aux peintres et aux sculpteurs. Elle fera du mécénat même en France où elle produira plusieurs livres, puis financera les machines d’imprimerie des éditions de Saint Mont. Sa nouvelle traduction de Maïakovski, publiée aux éditions de Saint Mont, a reçu un chaleureux accueil du public et des professionnels, lors du 20e Marché de la poésie de Paris, en juin 2002.
Durant sa carrière culturelle, Angelina a été actrice de théâtre et de cinéma, metteur en scène, scénariste, auteur, poétesse, traductrice. Elle s’est éteinte le 7 décembre 2002, à la suite d’un cancer. Pour lui rendre hommage, les éditions de Saint Mont prépare à la publication un recueil de poésies d’Angelina Aïrapétoff, Automne, ainsi que sa traduction de plusieurs contes pour enfants. Enfin, pour aider les jeunes poètes, avec l’accord des héritiers d’Angelina Aïrapétoff, un nouveau prix a été instauré dans le cadre du Prix de Francophilie : Prix Angelina Aïrapétoff, accompagné d’une modeste prime financière.