Le roman policier est un genre relativement nouveau, il n’a même pas 200 ans. Cependant, ses racines remontent très loin, jusqu’à la tragédie grecque. En effet, certains historiens de ce genre considèrent « Œdipe-roi » de Sophocle comme le premier policier de la culture européenne. C’est un point de vue très intéressant. Œdipe cherche à découvrir l’assassin du roi qui l’avait précédé sur le trône et apprend finalement que c’est lui-même l’assassin, qui plus est, que ce roi tué était son père et la reine veuve, qu’il avait épousée, est sa mère. Pourtant, nous n’allons pas commencer notre parcours de l’histoire du roman policier par la Grèce antique, ne fût-ce que pour des raisons techniques, puisque Sophocle écrivait du théâtre et non des romans.
Il serait plus judicieux de commencer par le célèbre poète et nouvelliste américain, Edgar Allan Poe (1809-1849). C’est lui, fort de sa notoriété conquise par les « Histoires extraordinaires » (1840), qui publia en 1841 « Le Double Assassinat de la rue Morgue ». Avant Poe, l’assassinat avait déjà été le sujet de plusieurs romans vaguement policiers, mais il a été le premier à faire participer le lecteur à l’enquête. Son travail n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd dans notre beau pays de France, et, en 1866, Émile Gaboriau publia son « Affaire Lerouge », suivi du « Crime d’Orcival » (1867). Ce sont là, en quelque sorte, les racines françaises du policier. D’autres, non moins talentueux, suivront ce chemin : c’était l’âge d’or.
Pendant ce temps-là, dans la très victorienne Angleterre, un très british sir Arthur Conan Doyle (1859-1930) préparait le bouleversement de ce jeune genre qu’était le roman policier. En 1887, il publie « Une étude en rouge » qui produit l’effet d’une bombe en mettant en scène un détective amateur qui vengerait la loi, la veuve et l’orphelin sous le nez de la police impuissante : un certain Sherlock Holmes. Il est vrai que le travail de Doyle allait plus loin qu’un roman amusant : il a créé la criminologie scientifique et analytique dont s’inspirent encore les policiers d’aujourd’hui.
En France, nous avions une tout autre vision du crime, plus légère, plus champagne, plus comme il faut, plus gentleman. Il n’y a donc rien de surprenant à voir apparaître, en 1904, Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, sous la plume de Maurice Leblanc (1864-1941). Cet homme habile et distingué (Arsène Lupin) fascine le public en accomplissant des vols ingénieux sous le nez de la police ridiculisée (on n’aime pas trop la police des deux côtés de la Manche). Lupin rencontrera d’ailleurs Sherlock Holmes dans une de ses aventures, et c’est de qui qu’on se payera la tête ?… de la police, bien sûr. Un autre personnage français, plus terrifiant et machiavélique, mais tout aussi insaisissable, troublera et fascinera alors le public. Je veux parler de la terreur des foyers, de celui qui fera le désespoir du commissaire Juve (ridiculisé plus tard par le grand Louis de Funès) : Fantomas, fils reconnu et reconnaissant de Marcel Allain (1885-1969) et de Pierre Souvestre (1874-1914). Pendant que Lupin faisait des cabrioles, et Fantomas, des grimaces (Ah ! c’était la Belle Époque, tout ça !), un homme suait sang et eau pour redonner au roman policier français ses lettres de noblesse. Gaston Leroux (1868-1927), journaliste reconnu du « Matin » fait paraître, en 1907, « Le Mystère de la chambre jaune ». Le succès est tel que Leroux n’arrêtera plus ses enquêtes et ses énigmes jusqu’à sa mort. Son Chéri-Bibi, forçat au grand cœur (« Fatalitas ! ») et son Rouletabille, détective à mille visages, parcourront le monde entier (« Rouletabille chez le tsar », « Rouletabille chez Krupp ») à la poursuite du crime.
Les guerres apportent la morosité ambiante et les crimes ne font plus rire personne ; arrive l’Âge classique, époque où les commissaires de police prendront la revanche sur la racaille des bas-fonds, que se soit en Belgique avec Georges Simenon (1903-1989) et son Maigret ou en France avec Pierre Véry (1900-1960) et son « Assassinat du père Noël » (1941) : le crime ne paye plus.
La nouveauté est que les dames se mettent à la poursuite des bandits, avec, en tête du troupeau, Agatha Mary Clarissa Miller, plus connue sous le nom d’Agatha Christie (1890-1976). À la suite d’un pari avec sa sœur, elle publie son premier roman, « La Mystérieuse Affaire de Styles » (1920), mais le détective est encore un homme, Hercule Poirot. Ce n’est que plus tard que miss Marple fera son apparition et charmera le monde entier. À ma connaissance, miss Marple est la seule dame d’un certain âge qui aurait eu tant d’adorateurs à travers le monde et parmi les deux sexes. Son succès est tel, que deux américains, Frederic Dannay (1905-1982) et Manfred B. Lee (1905-1971), prennent le pseudonyme féminin d’Ellery Queen pour publier leur « Ville maudite » en 1942.
Au début des années 50, un accident advient au roman policier : il perd ses couleurs et devient noir (d’où le nom de Roman noir). Secondé de près par le cinéma, il devient très vite populaire. En France, c’est le règne d’Auguste Le Breton (« Le Clan des Siciliens », avec Gabin, Ventura et Delon), d’Albert Simonin (1905-1980) avec « Touchez pas au grisbi ! » (1953, Gabin, Ventura) et « Le Cave se rebiffe » (1954, Gabin) et de Léo Malet (1909-1996) et son Nestor Burma-Marchand, toujours de service à la télévision.
En Angleterre, c’est Peter Cheyney (1896-1951) qui conduit le bal : « Cet homme est dangereux » (1936), « La Môme vert-de-gris » (1945). Il est secondé par James Hadley Chase (1906-1985), perturbé par les miss et les jeunes filles (« Pas d’orchidées pour Miss Blandish », 1938 ; « Miss Shumway jette un sort », 1948 ; « Méfiez-vous, fillettes », 1949).
Outre-Atlantique, c’est le célèbre James Mallahan Cain (1892-1977) qui perturbe à jamais les habitudes des fonctionnaires de la poste avec « Le facteur sonne toujours deux fois » (1934), Raymond Chandler (1888-1959), père du privé Philip Marlowe (« Le Grand Sommeil », 1939 ; « Adieu, ma jolie », 1940), Dashiell Hammett (1894-1961) et sa « Moisson rouge » (1929), Chester Himes (1909-1984) qui prouve que le crime n’est pas un privilège racial et que le sang coule aussi à Harlem (« La Reine des pommes », 1958 ; « L’Aveugle au pistolet », 1969).
Nous voici dans l’ère du roman moderne, mais toujours policier. Ici, il n’y a plus de repères, plus de modes, plus de mouvements, tous les styles se mélangent, on fait feu de tout bois. Frédéric Dard-San-Antonio (1921-2000), Daniel Pennac et Jean Vautrin pompent dans le Roman noir, et avec beaucoup de succès ; Tonino Benacquista (« La Commedia des ratés », 1991) s’inspire plutôt de la vie quotidienne ; enfin, Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998) sont les pères d’un grand duo féminin : « Les Diaboliques ». Parmi les auteurs américains, je citerais Patricia Highsmith (1921-1995) qui s’est distinguée avec « l’Inconnu du Nord-Express » (1950) et William Irish (1903-1968) connu pour sa « Sirène du Mississippi » (1947) et « J’ai épousé une ombre » (1948).
Il y a bien entendu d’autres auteurs du roman policier moderne, mais leurs noms appartiennent au présent plutôt qu’à l’histoire. Le roman policier n’a même pas 200 ans, c’est un jeune homme qui se porte bien et qui est très populaire.
Jean de Morteuil