C’est en lisant les journaux du matin que les salariés de Vivendi Universal Publishing ont appris la vente de leur pôle éditorial à Lagardère, alias Hachette. Mais ils n’étaient pas seuls, car même le ministre de la culture n’a pu que prendre acte, d’après sa propre expression, de ce rachat, il se dit, cependant, « faire confiance au groupe Lagardère pour assurer la pérennité et le développement des maisons achetées, dans le respect des règles de la concurrence, dans celui de l’indépendance éditoriale de ces maisons, dans le respect enfin des intérêts de leurs salariés ». Les éditeurs indépendants sont moins confiants et ce sont les plus grands parmi eux, Gallimard et le Seuil, de vrais petits Hachette en herbe, qui se propose de porter cette affaire à Bruxelles. Il faut dire que ce rachat n’est pas effectif sans aval des autorités européennes. C’est que si Lagardère reçoit cet aval, il devient un vrai dinosaure du livre français : 1,9 milliards d’euros, en contrôlant 80 % de l’édition scolaire, 58 % des livres de poche et 70-75 % de la distribution. Lagardère se veut pourtant rassurant : « Prenant la mesure des responsabilités du groupe Lagardère, nous nous engageons, sur le long terme, à tout mettre en œuvre pour préserver et développer le patrimoine culturel français, à favoriser la création sous toutes ses formes, à respecter l’indépendance de ceux qui — grands, moyens, petits éditeurs, diffuseurs et libraires — contribuent par leur pluralité et leurs différences à la richesse de notre culture nationale ». Les suzerains d’Hachette se disent à haute voix être contents de leur rachat par Hachette et d’avoir gardé toute leur indépendance, comme Hatier, par exemple, qui avait oublié le licenciement de 45 % de ses salariés, suite au rachat.
Antoine Gallimard a eu une parole juste à ce sujet : « C’est un séisme. La rumeur disait qu’Hachette avait fait la meilleure offre et que Jean-Luc Lagardère voulait VUP absolument. Je ne suis donc pas totalement surpris. Mais c’est un effet de souffle terrible pour les éditeurs indépendants. J’ai peur que la profession n’en souffre beaucoup. Pas tellement du point de vue de la création ou de la liberté d’expression, mais les machines à distribuer peuvent s’avérer écrasantes. Hachette a beau dire que les éditeurs pourront sortir de leur système de distribution, auront-ils en réalité le choix ? Et qui osera se mettre mal avec Hachette ? C’est malheureux que pour sauver la téléphonie française, on mette en péril l’édition. » Si les grands comme Gallimard craignent, les petits éditeurs sont complètement paniqués, car ils n’ont aucune puissance financière pour résister au quasi-monopole.
Dans le Journal Littéraire n° 25, nous avons publié la liste des 103 plus grandes maisons d’édition en France en indiquant à quel groupe elles appartenaient. Aujourd’hui, 66 sur ces 103 appartiennent à Hachette, c’est-à-dire 64 %. Dans le n° 26, nous avons publié la liste des 166 maisons d’édition françaises distribuées par un des 5 grands groupes de distribution, désormais 90 sur ces 166 seront distribuées par Hachette, c’est-à-dire plus de 54 %. Si ce n’est pas la prise de contrôle sur l’édition en France, nous voudrions savoir comment cela s’appelle.
Les librairies étaient déjà quasi à merci de Vivendi et Hachette qui leur envoyaient des livres sans demander leur avis, qui demandaient une rentabilité sous peine de ne plus fournir. Demain, nous ne verrons dans les librairies qu’Hachette et un ou deux Gallimard, Seuil ou Flammarion. C’est fini pour les petits éditeurs qui n’auront plus le doit de cité chez la plupart des libraires.
Une grande explosion se prépare dans l’édition française, car les empires finissent toujours par éclater, car sinon le génie littéraire français mourrait peu à peu, et cela est impossible !