Le Journal littéraire : non novum sed nove - non pas une chose nouvelle, mais d’une nouvelle manière

accéder au site du Journal littéraire : www.journallitteraire.com
cet article est tiré du Journal littéraire n°21 (mai 2002) ISSN 1639-6111

L’œuvre de Dumas père (2/2)

   Malgré cette production sans exemple et qui dépassait tout ce que la cervelle et même la main humaine avaient pu jusqu’alors concevoir et exécuter, en dépit des procès suscités, et le plus souvent gagnés par les directeurs de journaux dont les traités restaient en souffrance, Dumas trouvait encore le temps de surveiller la construction de la villa de Monte-Cristo, près de Saint-Germain, et qui engloutissait une partie des sommes fabuleuses que lui rapportait sa plume, de parcourir d’octobre 1846 à janvier 1847 l’Espagne et l’Algérie, en compagnie de son fils, de Maquet, de Louis Boulanger, de Desbarolles et d’Eugène Giraud, de prendre enfin la direction du Théâtre-Historique dont le duc de Montpensier lui avait fait obtenir la concession et où il se proposait « d’offrir chaque soir au peuple une page de notre histoire ». L’inauguration en eut lieu le 20 février 1847 avec « La Reine Margot », drame en cinq actes et treize tableaux, tiré du roman portant le même titre, avec le concours d’Auguste Maquet qui, outre deux adaptations antérieures des « Mousquetaires » (Ambigu, 27 octobre 1845), et de « La Fille du Régent » (Théâtre-Français, 14 avril 1846), produisit dans les mêmes conditions : « Le Chevalier de Maison-Rouge » (Théâtre-Historique, 5 août 1847), dont le souvenir s’est perpétué par le fameux refrain « Mourir pour la patrie! » devenu peu après le chant patriotique de 1848 ; « Monte-Cristo », drame en quatorze tableaux divisés en deux « soirées », innovation assez malheureuse, suivie plus tard de deux autres « soirées »: « Le Comte de Morcerf » et « Villefort » (1851) ; « Catilina », drame en cinq actes (Théâtre-Historique, 14 octobre 1848) ; « La Jeunesse des Mousquetaires », drame en cinq actes et quatorze tableaux, avec prologue et épilogue (Théâtre-Historique, 10 février 1849), l’un des grands succès de Mélingue ; « La Guerre des femmes », drame en cinq actes et dix tableaux (avril 1849) ; « Le Chevalier d’Harmental », drame en cinq actes et dix tableaux (Théâtre-Historique, 26 juillet 1849) ; « Urbain Grandier », drame en cinq actes, avec prologue (Théâtre-Historique, 30 mars 1850). C’est sur la même scène que furent encore représentés « Le Comte Hermann », drame en cinq actes (22 novembre 1849), interprété par Mélingue, Laferrière et Rouvière, et une adaptation d’« Hamlet », en cinq actes et en vers, qu’il a signée avec M. Paul Meurice et qui figurèrent longtemps au répertoire de la Comédie-Française (15 décembre 1847).
   La révolution de février 1848 ne fut pour Dumas qu’une suite de déceptions et le signal du déclin de son extraordinaire fortune. Collaborateur d’une feuille quotidienne éphémère, « La Liberté » (mars-juin 1848), et fondateur d’une revue politique intitulée « Le Mois » (15 avril), qui n’eut pas une destinée beaucoup plus brillante, candidat malheureux dans la Seine-et-Oise et dans l’Yonne, bientôt menacé dans la source principale de ses revenus par l’amendement Riancey qui assujettissait à un droit fiscal le roman-feuilleton, traqué par ses créanciers personnels et par ceux du Théâtre-Historique, dont la crise que l’on traversait avait entraîné la fermeture, il quitta Paris vers la fin de 1851 et vint se fixer à Bruxelles où il demeura jusqu’en 1854. C’est là qu’il écrivit : « Un Gil Blas en Californie » (1852), « Mes Mémoires » (1852-1854), « Isaac Laquedem » (1852), sorte de contrepartie du « Juif Errant » d’Eugène Sue, annoncée comme devant former trente volumes, mais qui fut arrêtée par la censure impériale, « Le Pasteur d’Ashbourn » (1853), « El Saltéador » (1853), « Conscience l’Innocent » (1853), « Catherine Blum » (1854), « Ingénue » (1854), dont la publication dans « Le Siècle » fut interrompue sur la réclamation d’un descendant de Restif de la Bretonne, « Les Mohicans de Paris » (1854-1858), dont Paul Bocage fut le collaborateur, ainsi que pour « Salvator » (1855-1859), qui en forme la suite. Grâce au dévouement de M. Noël Parfait, ancien représentant du peuple, exilé par le coup d’État et qui avait remis quelque ordre dans les finances de Dumas, celui-ci put, à son retour en France, retrouver une tranquillité relative. De 1854 à 1860, il fonda et dirigea « Le Mousquetaire », devenu, en 1857, « Le Monte-Cristo », « rédigé par M. Dumas seul », fit représenter « Romulus », comédie en un acte et en prose (Théâtre-Français, 15 janvier 1854), dont Otave Feuillet et Paul Bocage furent les collaborateurs ; « La Jeunesse de Louis XIV », comédie en cinq actes et en prose, reçue, mais non jouée, au Théâtre-Français, représentée au Vaudeville à Bruxelles le 20 janvier 1864 et reprise en 1874 à l’Odéon ; « La Conscience », drame en cinq actes (Odéon, 7 novembre 1854) ; « L’Oreste », tragédie en trois actes et en vers (Porte-Saint-Martin, 5 janvier 1856) ; « Le Verrou de la reine », comédie en trois actes (Gymnase, 5 décembre 1856), intitulée d’abord « La Jeunesse de Louis XV » et remaniée après son interdiction par la censure ; « L’Invitation à la valse », comédie en un acte (Gymnase, 3 août 1857) ; « L’Honneur est satisfait », comédie en un acte (Gymnase, 19 juin 1858) ; « Les Gardes forestiers », drame en cinq actes (Grand-Théâtre de Marseille, 23 mars 1858), tiré de « Catherine Blum », roman cité plus haut ; « La Dame de Monsoreau », drame en cinq actes avec prologue (Ambigu, 10 novembre 1860), le dernier et l’un des meilleurs que Maquet ait signés avec lui ; enfin, il écrivit deux de ses meilleurs romans, « Les Compagnons de Jéhu » (1857), et « Les Louves de Machecoul » (1859).
   Le voyage de Dumas en Italie (1860), la part plus ou moins effective qu’il prit à l’expédition de Garibaldi en Sicile, son séjour à Naples de 1860 à 1864 inaugurent le début de la dernière période de sa vie. Les œuvres s’y succèdent encore, de plus en plus hâtives et improvisées, et sans qu’à de rares exceptions près, on y sente percer, comme jadis, l’ongle du lion. Il suffira de citer : « Madame de Chamblay » (1863), dont l’auteur tira un drame en 1868 (Porte-Saint-Martin) ; « Les Mohicans de Paris », drame en cinq actes (Gaîté, 20 août 1864), interdit par la censure et autorisé par Napoléon III à qui Dumas avait adressé une curieuse supplique ; « La San Felice » (1864-1865) ; « Les Blancs et les Bleus » (1867-1868), épisode des guerres de Vendée, qui fournit aussi le sujet d’un drame joué sous le même titre au Châtelet en 1869.
   Si longue que soit l’énumération qui précède, elle resterait notablement incomplète si l’on n’y faisait point figurer trois séries d’écrits où Dumas, tout en donnant carrière à son imagination, a entendu raconter sa propre existence, celle de plusieurs de ses contemporains et de ses amis, enfin quelques-uns des principaux épisodes de l’histoire de France. Outre ses « Mémoires » déjà cités, on trouvera beaucoup de particularités curieuses, mais le plus souvent sujettes à contestations, dans un fragment placé en tête de la première édition de son « Théâtre » : « Comment je devins auteur dramatique », dans ses « Souvenirs de 1830 à 1842 » (1854) ; dans ses « Causeries » (1860) ; dans « Bric-à-Brac » (1861), enfin dans « L’Histoire de mes bêtes » (1868). Le second groupe est formé par « Un Alchimiste au XIXe siècle » (le comte de Ruolz), premier chapitre de « La Villa Palmieri », tiré à part ; « Le Maître d’armes » (1844), mémoires de Grisier ; « Une Vie d’artiste » (1854), histoire de la jeunesse et des débuts de Mélingue ; « La Dernière Année de Marie Dorval » (1854), touchant appel à la charité publique pour parvenir à lui ériger un tombeau ; les « Mémoires de Garibaldi » (1860), soi-disant traduits sur le manuscrit original ; « Les Morts vont vite » (1861), intéressantes réminiscences sur Béranger, Musset, Achille Devéria, Eugène Sue, Chateaubriand, le duc et la duchesse d’Orléans, etc. En 1833, une première étude historique : « Gaule et France », était présentée comme devant former la tête d’une série de « Chroniques » qui ne fut pas continuée après la seconde : « Isabelle de Bavière » (règne de Charles VI) (1836), car on ne peut donner ce nom aux compilations que Dumas a signées depuis et qu’il suffit de rappeler pour mémoire : « Louis XIV et son siècle » (1845-1846) ; « Michel-Ange et Raphaël » (1846) ; « Louis XV » (1849) ; « La Régence » (1849) ; « Louis XIV » (1850) ; « Le Drame de Quatre-vingt-treize » (1851) ; « Histoire de deux siècles » (1852) ; « Histoire de la vie politique et privée de Louis-Philippe » (1852) ; « Les Grands Hommes en robe de chambre » (César, Richelieu) (1857). Mettons à part « La Route de Varennes » (1860), amusant récit d’une excursion en Champagne, d’après l’itinéraire même de la famille royale, mais où une inexactitude lui valut un long procès définitivement jugé en sa faveur. À ces spéculations de librairie, on préférera toujours les deux ou trois contes écrits pour les enfants et restés des modèles du genre : « Histoire d’un casse-noisette » (1845, illustrée par Bertall) ; « La Bouillie de la comtesse Berthe » (1845) et « Le Père Gigogne » (1860).
   Les toutes dernières et si tristes années de la vieillesse de Dumas furent adoucies par le dévouement de sa fille, Mme Petel, et par la sollicitude de son fils, qui finit par pourvoir à tous les besoins de sa vie matérielle ; ce fut dans la ville de Puys, près de Dieppe, qu’il s’éteignit le 5 décembre 1870, sans avoir conscience des désastres infligés à la France, et sa mort passa forcément alors inaperçue. Au mois d’avril 1872, sa dépouille fut exhumée de la tombe provisoire où elle était déposée et transportée, selon un vœu souvent exprimé par lui, au cimetière de Villers-Cotterêts, en présence de la plupart de ses amis, collaborateurs ou interprètes encore survivants. Le 4 novembre 1883, fut inauguré sur la place Malesherbes, à Paris, le monument dû à Gustave Doré, qui n’avait pu en voir l’achèvement et où il avait placé au pied de la statue assise du grand romancier le personnage le plus populaire de son œuvre (d’Artagnan), encadré par deux groupes symbolisant les diverses classes de lecteurs que charmeront toujours ses légendaires exploits.
   Les indications bibliographiques des œuvres citées au cours de cet article se réfèrent toutes à leurs éditions originales, mais les divers écrits de Dumas (à l’exception de ses poésies qui n’ont jamais été réunies) ont été l’objet de deux réimpressions générales et comprenant beaucoup de romans (authentiques ou apocryphes) parus antérieurement sous d’autres titres ; cette partie de la bibliographie de Dumas n’a pas été traitée par MM. Parran et Glinel dont les travaux n’en sont pas moins fort intéressants et fort utiles.
   Les portraits originaux de Dumas ne sont pas aussi nombreux que pourrait le faire supposer sa très réelle célébrité. On ne peut guère citer, parmi les documents les plus importants, que deux lithographies d’Achille Devéria, l’une en pied (sur un canapé), l’autre en buste et toutes deux fort belles ; un médaillon en bronze de David d’Angers ; une autre lithographie par Lelièvre (1833) ; un pastel par Eugène Giraud (1845) ; un portrait en costume de Circassien par Louis Boulanger (1859) ; une statue par Carrier-Belleuse, à Villers-Cotterêts ; de très nombreuses caricatures et un certain nombre de photographies.

M. T.

accéder au site du Journal littéraire : www.journallitteraire.com