Alexandre Dumas naquit à Villers-Cotterêts en 1802. Restée veuve en 1806 et réduite aux modiques ressources que lui concédait le titre de son mari, Mme Dumas ne put faire donner au fils issu de cette union qu’une éducation extrêmement sommaire et incomplète. L’enfant tenait, par contre, de son père, une constitution athlétique, une aptitude naturelle à tous les exercices du corps et une santé robuste. Les premiers chapitres de ses « Mémoires » renferment de nombreuses preuves de ce triple privilège, dont Dumas se montre presque aussi fier que de ses dons intellectuels et qui favorisèrent singulièrement les frasques de son adolescence, longuement contées aux mêmes pages. D’abord clerc d’avoué à Villers-Cotterêts, puis à Crépy-sur-Oise, il vint en 1823 à Paris solliciter l’appui des anciens compagnons d’armes de son père, ralliés, pour la plupart, à la Restauration. Éconduit de divers côtés, il ne fut accueilli avec bienveillance que par un membre de l’opposition, le général Foy qui, aussi frappé de ses talents de calligraphe qu’affligé de son ignorance, lui procura une place d’expéditionnaire dans les bureaux de la chancellerie du duc d’Orléans. Le jeune homme, qui se proposait bien un jour de vivre de sa plume, se trouva néanmoins fort heureux de devoir à son écriture un traitement de 1200 francs qui lui permettait de ne plus être à la charge de sa mère et lui laissait assez de loisirs pour apprendre tout ce qu’il ne savait pas et nommément l’histoire de France. Bientôt il osa faire imprimer ses premiers essais : une « Élégie sur la mort du général Foy » (1825) ; un « Dithyrambe en l’honneur de Canaris » (1826) et un petit volume de « Nouvelles contemporaines » (1826). En même temps, il collaborait à deux vaudevilles : « La Chasse et l’Amour » (Ambigu-Comique, 22 septembre 1825) et « La Noce et l’Enterrement » (Porte-Saint-Martin, 21 novembre 1826), tous deux signés Davy et dont il partagea les minces profits avec son camarade de jeunesse, Adolphe de Ribbing (de Leuven), James Rousseau, Lassagne et Gustave Vulpian. D’autres tentatives dramatiques plus sérieuses, tirées de la conjuration de Fiesque ou de l’épisode des Gracques, demeurèrent alors inédites, tandis qu’un passage d’Anquetil lui inspirait le drame d’où datent ses véritables débuts : « Henri III et sa cour » (cinq actes, en prose), représenté au Théâtre-Français le 11 février 1829, et demeuré longtemps au répertoire, lui valut de véritables ovations ; le duc d’Orléans, bien que fort peu sympathique à son subordonné, ne dédaigna pas de donner lui-même le signal des applaudissements et le nomma bibliothécaire adjoint aux appointements annuels de 1500 francs. Alexandre Dumas avait écrit avant « Henri III » un autre drame reçu dès le 30 avril 1828 par le comité du même théâtre et dont diverses circonstances avaient fait ajourner la représentation : ce drame, c’était « Christine » ou plutôt, pour lui donner le titre sous lequel il fut définitivement joué à l’Odéon le 30 mars 1830, « Stockholm, Fontainebleau et Rome », trilogie en cinq actes et en vers, avec prologue et épilogue. Son succès ne fut pas moins vif que celui de « Henri III », et Dumas se vit dès lors considéré comme l’émule de Victor Hugo ; mais cette rivalité n’avait pas encore altéré leurs bons rapports personnels. Convié par Hugo à une lecture de « Marion Delorme », alors arrêtée par la censure, il avoua hautement son admiration ; de son côté, dit-on, Victor Hugo aurait, aidé d’Alfred de Vigny, retoucher une centaine de vers de « Christine », mal accueillis le soir de la première représentation.
Dumas avait depuis quelques mois dit pour toujours adieu à la vie administrative et travaillait à plusieurs drames lorsque éclata la révolution de 1830. Il fit le coup de feu parmi les insurgés et, sur l’ordre de La Fayette, se rendit en hâte à Soissons où, avec le concours de quelques habitants, il protégea une importante poudrière et en assura la possession au parti vainqueur. Puis il partit pour la Vendée avec mission d’y provoquer la formation d’une garde nationale chargée de défendre le pays contre une nouvelle chouannerie que tout pouvait faire craindre. Admis au retour à faire connaître au roi lui-même son impression sur l’état des esprits, Dumas ne lui dissimula pas combien le remède lui semblait dangereux et insista sur la nécessité d’ouvrir à travers le Bocage et le Marais des voies de communication qui rendraient plus difficile la guerre civile qu’on redoutait. Bien que le second de ses conseils ait été suivi plus tard, le résultat de l’enquête ne raffermit point le crédit de Dumas auprès de Louis-Philippe ; son élection de capitaine dans l’artillerie de la garde nationale parisienne, devenue l’un des foyers de l’opposition à la monarchie du 9 août, une visite intempestive aux Tuileries avec l’uniforme de ce corps supprimé par décret la veille même, le refus de prestation de serment exigé pour la remise du brevet et des insignes de la croix de Juillet, la présence de Dumas aux obsèques du général Lamarque, prélude des journées des 5 et 6 juin 1832, tels sont les principaux épisodes de cette période de politique militante à laquelle, par bonheur, Dumas ne tarda pas à renoncer, mais qu’il fallait rappeler sommairement ici.
Une violente passion conçue pour Mme Mélanie Waldor (fille de Villenave), et à laquelle celle-ci, mariée à un officier, ne pouvait légalement répondre, inspira à Dumas ce drame où, sous le nom d’« Antony », il s’est peint lui-même, a-t-il dit, « moins l’assassinat » et où il a peint, sous le nom d’Adèle Hervey, la maîtresse adorée, « moins la fuite », et qui, merveilleusement interprété par Bocage et Mme Dorval (Porte-Saint-Martin, 3 mai 1831), obtint alors une centaine de représentations. En 1834, il fut question de le transporter à la Comédie-Française, mais un article du Constitutionnel le dénonça comme immoral ; l’interdiction, alors prononcée par le ministre de l’intérieur, fut levée seulement à la fin du second Empire, et, vers 1885, « Antony » a repris sa place dans la série des matinées classiques organisées par l’Odéon. De 1831 à 1843, et sans préjudice des autres œuvres qui seront rappelées plus loin, Dumas occupa les diverses scènes de Paris avec les pièces suivantes : « Napoléon Bonaparte ou Trente Ans de l’histoire de France », drame en six actes (Odéon, 10 janvier 1831), écrit en huit jours chez Harel qui retenait l’auteur en chartre privée ; « Charles VII chez ses grands vassaux », tragédie en cinq actes (Odéon, 20 octobre 1831), mal accueillie du public, malgré des beautés de premier ordre ; « Richard Darlington », drame en trois actes et en prose avec un prologue (Porte-Saint-Martin, 10 décembre 1831), dû à la collaboration de Beudin et de Goubaux qui en avaient fourni à Dumas l’idée première, empruntée aux « Chroniques de la Canongate » de Walter Scott, et où Frédérick Lemaître déploya un talent prodigieux ; « Térésa », drame en cinq actes (Opéra-Comique, Théâtre-Ventadour, 6 février 1832) dont le scénario primitif était d’Anicet-Bourgeois ; « Le Mari de la Veuve », comédie en un acte et en prose (Théâtre-Français, 4 avril 1832), avec la collaboration d’Anicet-Bourgeois et de Durrieu qui ne furent point nommés sur le titre de la brochure ; « La Tour de Nesle », drame en cinq actes et neuf tableaux (29 mai 1832), l’un des succès les plus retentissants et les plus prolongés du théâtre vers 1885, mais qui souleva entre Frédéric Gaillardet, auteur du texte primitif, Jules Janin qui l’avait retouché et Dumas qui avait presque entièrement récrit la pièce, une polémique terminée par un duel avec le premier et par un procès ; « Catherine Howard », drame en cinq actes (Porte-Saint-Martin, 2 avril 1834), tiré par Dumas d’un autre drame resté inédit et intitulé « Edith aux longs cheveux » ; « Angèle », drame en cinq actes (Porte-Saint-Martin, 28 décembre 1833), avec la collaboration d’Anicet-Bourgeois ; « Don Juan de Maraña ou la Chute d’un ange », mystère en cinq actes, musique de Paccini (Porte-Saint-Martin, 30 avril 1836), imité en partie des « Âmes du Purgatoire » de Prosper Mérimée ; « Kean », comédie en cinq actes et en prose (Variétés, 31 août 1836), autre grand succès de Frédérick Lemaître qui se renouvela plus tard à l’Ambigu et à la Porte-Saint-Martin ; « Piquillo », opéra-comique en trois actes avec Gérard de Nerval, musique de Monpou (Opéra-Comique, 31 octobre 1837) ; « Caligula », tragédie en cinq actes et en vers avec prologue (Théâtre-Français, 26 décembre 1837), dont la chute rappela celle de « Charles VII » et n’est pas mieux justifiée ; « Paul Jones », drame en cinq actes (Panthéon, 8 octobre 1838), représenté contre le gré de l’auteur qui avait laissé le manuscrit à l’agence dramatique Porcher en nantissement d’un prêt ; « Mademoiselle de Belle-Isle », drame en cinq actes et en prose (Théâtre-Français, 2 avril 1839), resté au répertoire ; « L’Alchimiste », drame en cinq actes en vers (Renaissance, 10 avril 1839), auquel, selon Quérard, Gérard de Nerval et Cordellier-Delanoue auraient collaboré ; « Bathilde », drame en trois actes et en prose (salle Ventadour, 14 janvier 1839), avec Auguste Maquet (seul nommé sur l’affiche et sur la brochure) et Cordellier-Delanoue ; « Un Mariage sous Louis XV », comédie en cinq actes, avec Leuven et Brunswick (Théâtre-Français, 1er juin 1841), restée longtemps au répertoire ; « Lorenzino », drame en cinq actes et en prose, avec les mêmes collaborateurs (Théâtre-Français, 24 février 1842) ; « Halifax », comédie en trois actes en prose avec prologue (Variétés, 2 décembre 1842) ; « Les Demoiselles de Saint-Cy »r, comédie en cinq actes et en prose, avec Leuven et Brunswick (Théâtre-Français, 25 juillet 1843), qui provoqua entre le principal auteur et Jules Janin une polémique violente et qui, mal accueillie le soir de la première représentation, trouva un peu plus tard et garda le succès dont elle était digne ; « Louise Bernard », drame en cinq actes et en prose, avec Leuven et Brunswick (Porte-Saint-Martin, 18 novembre 1843) ; « Le Laird de Dumbicky », comédie en cinq actes et en prose, avec les mêmes (Odéon, 30 décembre 1843) ; « Le Garde forestier », comédie en deux actes en prose avec les mêmes (Variétés, 15 mars 1845). En dépit de sa longueur, cette liste ne renferme que les pièces signées par Dumas, avouées par lui ou réimprimées dans les deux éditions collectives de son Théâtre (1834-1836), mais non celles qu’il tira de la plupart de ses romans.
Il nous faut maintenant revenir en arrière et rappeler les titres des principaux récits qui ont tour à tour distrait, ému ou charmé plusieurs générations et qui se subdivisent en impressions de voyages, en romans et en chroniques historiques.
Dumas a lui-même raconté comment, après l’insurrection de juin 1832 et une atteinte de choléra, dont il se ressentit d’ailleurs une partie de sa vie, les médecins et ses amis lui conseillèrent de quitter Paris durant quelques mois. De cette première excursion à travers la Bourgogne et la Suisse datent ces fameuses Impressions de voyage qui forment l’une des parties les plus attrayantes de son œuvre et qui ont si légitimement contribué à sa popularité. Ce sont, dans l’ordre chronologique : « Impressions de voyage » [en Suisse] (1833) ; « Excursions sur les bords du Rhin » (1841) ; « Une année à Florence » (1840) ; « Nouvelles impressions de voyage » [Midi de la France] (1841) ; « Le Speronare » (1842), voyage en Sicile avec le peintre Jadin et son bouledogue Mylord ; « Le Corricolo » (1843) et « La Villa Palmieri » (1843), relatifs au même séjour dans le sud de l’Italie ; « De Paris à Cadix » (1848) ; « Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis » (1848) qui forme la suite du précédent ; « Le Caucase » (1859) ; « De Paris à Astrakan » (1860), réimprimés sous le titre collectif de « En Russie ». À cette série se rattachent, sans en faire cependant partie : l’ouvrage intitulé « Quinze jours au Sinaï » (1839), rédigé sur les notes du peintre Dauzats, ainsi que « L’Arabie heureuse », pèlerinage d’Hadji-Abd-el-Hamid-Bey [Du Couret] (1855) ; « Les Baleiniers, journal d’un voyage aux Antipodes par le Dr Félix Maynard » (1861) et « le Journal de Mme Giovanni à Taïti, aux îles Marquises et en Californie » (1855), présentés comme revus et mis en ordre par Alexandre Dumas, sans que sa collaboration soit parfaitement établie.
C’est par de courtes nouvelles que débuta le romancier qui devait entreprendre et mener à leur fin les plus longues et les plus captivantes inventions de la littérature moderne. « Le Cocher de cabriolet », « Blanche de Beaulieu » (déjà publiée dans les « Nouvelles contemporaines »), « Cherubino et Celestini », « Antonio », « Maria », et « Le Bal masqué », « Jacques Ier » et « Jacques II » ont été réimprimés sous le titre de « Souvenirs d’Antony » (1835) ; « Pauline » et « Pascal Bruno » ont reçu le titre collectif de « La Salle d’armes » (1838). Viennent ensuite des œuvres de plus longue haleine : « Le Capitaine Paul » (1838), dont, si l’on en juge par un ex-dono de Dumas, l’idée première appartiendrait à Dauzats ; « Acté », suivi de « Monseigneur Gaston de Phebus » (1839) ; « Aventures de John Davy » (1840) ; « Le Capitaine Pamphile » (1840) ; « Maître Adam le Calabrais » (1840) ; « Othon l’Archer » (1840) ; « Aventures de Lyderic » (1842) ; « Praxède », suivi de « Don Martin de Freytas » et de « Pierre le Cruel » (1841) ; « Georges » (1843), dont, selon Mirecourt, Félicien Malefille aurait pu revendiquer la paternité ; « Ascanio » (1843), sur lequel, toujours d’après le même pamphlétaire, M. Paul Meurice aurait pu faire valoir les mêmes droits ; « Le Chevalier d’Harmental » (1843), d’où date l’alliance intime, féconde et hautement avouée par le premier, de Dumas et de Maquet à laquelle on a dû successivement : « Sylvandire » (1844) ; « Les Trois Mousquetaires » (1844), le plus amusant et le plus célèbre des romans de cape et d’épée et ses deux suites dignes de leur aîné : « Vingt ans après » (1845) et « Dix ans plus tard ou le Vicomte de Bragelonne » (1848-1850) ; « Le Comte de Monte-Cristo » (184-1845), dont Fiorentino réclamait une part formellement niée par Dumas et restée inconnue à Maquet ; « Une Fille du Régent » (1845) ; « La Reine Margot » (1845) ; « La Guerre des femmes » (1845-1846) ; « Le Chevalier de Maison-Rouge » (1846) ; « La Dame de Monsoreau » (1846) ; « Le Bâtard de Mauléon » (1846) ; « Mémoire d’un médecin » (1846-1848) et ses deux suites : « Ange Pitou » (1853) et « La Comtesse de Charny » (1853-1855) ; « Les Quarante-Cinq », suite et fin de « La Dame de Monsoreau » (1848). Alexandre Dumas, qui se flattait « d’avoir des collaborateurs comme Napoléon a eu des généraux », eut recours encore à Hippolithe Auger pour « Fernande » (1844), à M. Paul Meurice pour « Amaury » (1844), à Paul Lacroix pour « Les Mille et un fantômes » (1849), « La Femme au collier de velours » (1851), et pour « Olympe de Clèves » (1852), etc. Parfois même il lui est arrivé de mettre ou de laisser mettre son nom sur la couverture de livres qu’il n’avait pas même lus, ainsi qu’il l’a reconnu plus tard pour « Les Deux Diane » de M. Paul Meurice (1846-1847), ou pour « Le Chasseur de Sauvagine » de M. G. de Cherville (1859), où sa part effective se réduisit, dit-il, à mettre un point sur l’i du dernier mot du titre. En revanche, on ne lui a jamais disputé plusieurs autres romans moins célèbres, il est vrai, que ceux dont les titres sont rappelés plus haut : « Gabriel Lambert » (1844) ; « Le Château d’Eppstein » (1844) ; « Cécile » (1844) ; « Les Frères Corses » (1845), émouvant récit, dédié à Prosper Mérimée.
M. T.