Il n'est plus à démontrer que la langue américaine (qu'il faut distinguer de l'anglais britannique ou de l'anglais européen) mène depuis plusieurs années une vraie colonisation des langues européennes.
L'anglais britannique avait toujours été un adversaire de choix pour l'américain qui était traité en Angleterre comme un patois grossier. Le commerce américain avait vite compris l'importance de la communication et il a décidé d'apprendre au monde à parler l'américain plutôt que d'apprendre au commerçant américain à parler toutes les langues du monde. L'idéal du business américain, c'est d'ériger l'américain en tant que seule langue mondialement officielle, car quelle économie colossale de traduction cela donnerait!
La première langue à laquelle l'américain s'est attaqué sérieusement, c'était le français. En profitant de sa situation exceptionnellement forte politiquement et économiquement après la Seconde Guerre mondiale, le politico-business d'Amérique a insisté sur l'utilisation de l'anglais en tant qu'une des langues officielles pour les traités internationaux. Il faut rappeler que depuis des siècles, le français était la langue-référence dans la vie politique et économique du monde entier. Par exemple, les traités internationaux étaient rédigés en français et en langues nationales des pays concluant ces traités, mais le texte français était celui qui faisait foi. A partit de 1945, l'anglais s'introduit de force comme langue supplémentaire pour les traités internationaux d'abord politiques puis économiques, pour remplacer définitivement le français en une dizaine d'années. L'anglais devient la langue officielle diplomatique et commerciale, il est choisi comme langue de travail par l'ONU et le Comité International Olympique entre autres. En réalité, cet anglais est aussitôt abandonné au profit du dialecte américain. Il suffit d'étudier des traités commerciaux des derniers quarante ans pour remarquer que là où les vocabulaires anglais et américain divergent, c'est le mot américain qui est utilisé. Avant, tout le monde étudiait le français en tant que langue de la vie internationale, désormais il n'y a plus d'estime que pour l'américain. Voilà comment l'autorité prédominante politique française a été perdue pour une simple histoire de langues.
En 1918, Dr Andrew Carnegie remarque tout à fait sérieusement dans sa lettre aux dirigeants de Coca-Cola : "...celui qui parle notre langue finira tôt ou tard par s'alimenter comme nous..." C'était, certes, pour une bonne cause, car ce brave Carnegie cherchait à financer le projet de l'Institut Américain International. Ce projet a été abandonné, mais les paroles du docteur ne sont pas tombées dans l'oreille d'un sourd, car, 30 ans après, Coca-Cola a commencé à investir beaucoup d'argent dans des activités culturelles américaines à l'étranger, particulièrement dans des manifestations musicales. Elle lie bien rapidement son image avec celle de la musique américaine, surtout le rock'n'roll, et gagne le marché européen dans sa guerre contre Pepsi. Donc, une fois l'américain intronisé en tant que langue officielle commerciale et politique, il s'est attaqué aux langues nationales au niveau de la vie de tous les jours.
Là, il y a eu une invention géniale, celle de la marque déposée. Puisque, malgré l'attachement de la jeunesse pour l'américain des chansons, les langues européennes, avec l'anglais et le français en tête, résistaient bien aux intrusions de l'américain dans la vie quotidienne, le business américain contre-attaqua avec les marques. Ainsi, en France, en 1955, Scotch devient un ruban adhésif après vingt ans d'existence en tant que whisky écossais. Bien sûr, cela a été une nouvelle économie pour le business. C'est ainsi que les boutons marche/arrêt sont devenus on/off, et aujourd'hui il est difficile de trouver un appareil électroménager avec des inscriptions en français. La devise qui fait partie de la marque déposée (Ex : Do it de Nike) était d'abord marquée en tant que traduction de la version française de la devise, puis en tant que devise originale doublée en français, pour ne plus être traduite du tout.
Aujourd'hui, toutes les marques françaises finissent par changer son nom en charabia américano-commercial sous prétexte de sortie sur le marché international. La même chose à peu près s'est produite partout en Europe. Il faut remarquer que les pays où les langues régionales n'étaient pas fortes ont résisté le mieux (France, Espagne, Italie, Allemagne) tendis que d'autres comme Pays-Bas ont engendré des situations cocasses : il n'est pas rare de voir un touriste hollandais qui séjourne en Zélande de s'adresser en anglais à son hôte. Ce nouvel anglais utilisé par les touristes européens en déplacement dans des pays non anglophones a reçu le nom de l'anglais européen qui représente un vocabulaire anglais simpliste hoché sur une grammaire américaine simpliste d'elle-même et soutenu par des barbarismes ramassés dans tous les pays.
Si nous voulions ranger les pays européens dans l'ordre de leur résistance à l'intrusion de l'américain, le pays le moins résistant serait la Russie où le langage moderne est si fortement américanisé que les Russes de France, par exemple, ont du mal à lire des journaux russes de la Russie. Le pays le plus résistant est encore la Grande-Bretagne. La France se trouve au milieu des pays résistants avant l'Allemagne qui vient de changer sa grammaire et même la transcription de l'allemand pour le rapprocher du standard mondial : l'américain.
La guerre des langues a lieu aujourd'hui même, sous nos yeux. Le but de cette guerre est de façonner l'homme par le moyen culturel pour la consommation de produit du business américain. Cela se passe en deux directions simultanées : destruction de la langue et de la culture du pays colonisé, formation de nouveaux goûts linguistiques et culturels, conformes à la production américaine. Celui qui ne le voit pas est plus qu'un aveugle, il est suicidaire!
M. de Morteuil