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cet article est tiré du Journal littéraire n°19 (mars 2002) ISSN 1625-9726

Quelques marivaudages sur Marivaux

   Marivaux, ou, plus exactement, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, naquit à Paris en 1688, au moment où Louis XIV était encore à l’apogée de sa gloire. Son père, fonctionnaire de la Marine, devient, en 1699, contrôleur de la Monnaie à Riom. Les revenus de cette charge permettront aux Carlet d’acheter les terres de Chamblain et de Marivaux. Pierre entre au collège des Oratoriens, où il acquiert une solide culture classique. En 1710, à vingt-deux ans, il monte à Paris pour faire ses études de droit, qu’il interrompt trois ans plus tard, après la publication d’une première comédie, » Le Père prudent et équitable » (1712). Remarqué par Houdar de La Motte, Pierre rejoint le clan des Modernes, opposés aux Anciens dans une célèbre querelle, commencée dans les années 1680, et réactivée en 1714. Comme toutes celles qui suivront au cours du siècle, cette polémique ne concerne pas seulement des choix esthétiques, mais s’inscrit dans un large mouvement de réflexion philosophique sur le progrès historique, sur les notions de nature et de culture, sur les autorités, littéraire ou politique. D’ailleurs, les premières oeuvres de Marivaux le situent résolument du côté des Modernes : roman psychologique avec « Les Effets surprenants de la sympathie » (1712-1714), roman parodique avec « Pharsamond ou les Folies romanesques » (1713), détournement burlesque des Anciens dans « L’Homère travesti ou l’Illiade en vers burlesques » (1717), et le « Télémaque travesti » (rédigé en 1717, publié en 1736).
   En 1717, il se maria avec Colombe Bollogne, ce qui lui assura un certain confort matériel et lui permit de se consacrer exclusivement à la littérature. Il se mit à fréquenter les milieux littéraires, se lia avec Fontenelle, fut assidu chez Mme de Tencin et Mme de Lambert. Après ses assez mauvais romans du début, il essaya d’acclimater en France les journaux d’observation morale qui avaient alors, en Angleterre, un si vif succès. En 1720, il compose une tragédie : «  Annibal », qui échoue piteusement, mais la même année son « Arlequin poli par l’Amour » obtient, à la Comédie italienne, un brillant succès. Il donne ensuite « La Surprise de l’Amour » (1722), «  Le Jeu de l’Amour et du Hasard » (1734), « Les Fausses Confidences » (1737), et « L’Épreuve » (1740) ; sans compter « Le Legs » qui fut représenté au Français en 1736. Entre 1731 et 1741, il avait publié deux romans pleins de qualités originales : « La Vie de Marianne » et « Le Paysan parvenu ». Sa notoriété et ses appuis lui valurent d’être élu à l’Académie française, en 1742, contre un rival nommé Voltaire. Durant les vingt dernières années de sa vie, il publia encore quelques comédies. Il mourut en 1763, à l’âge de soixante-quinze ans.
   Telle fut, en quelques mots, la vie de ce délicat auteur comique, qui sut garder de ses belles années de jeunesse passées sous la Régence, une sensualité assez discrète pour être toujours de bon ton et une galanterie dont la finesse aujourd’hui nous charme encore.
   Marivaux est un écrivain parfaitement original. Molière, dans ses comédies, n’avait accordé à l’amour, comme moyen d’action, qu’un rôle tout à fait épisodique, et, s’il avait été jusqu’à décrire les désordres de la passion, çela n'avait été que pour en montrer le ridicule. Ses successeurs immédiats : Regnard, Dancourt, en avaient usé comme lui. Avec Marivaux, l’amour prend au théâtre une place prépondérante. Dans ses comédies si légères et si discrètement sensuelles, c’est l’amour seul qui est en jeu. L’auteur, avec un soin minutieux et une profondeur remarquable d’analyse, nous en montre toutes les nuances. Il sait peindre avec une touche d’une délicatesse infinie ces premiers ravages que la passion naissante exerce dans les coeurs, et dont, naturellement, on ne s’aperçoit guère qu’ensuite, lorsque le mal est déjà fait. Il suit pas à pas le développement et les progrès de cet amour dans les âmes jeunes. Il nous fait assister aux premiers sursauts de l’amour-propre honteux de s’être laissé surprendre ; il met aux prises, pour la plus grande joie de notre esprit, la coquetterie avec la véritable tendresse. Excellent, surtout dans l’esquisse des caractères féminins, il sait découvrir la sincérité profonde sous la plus adroite dissimulation, et la sensibilité cachée sous le masque de l’indifférence.
   D’ailleurs, il se soucie assez peu de donner à ces charmantes analyses un cadre réel. La vie ne lui aurait pas fourni un concours de circonstances assez imprévu pour qu’il en pût tirer des conséquences psychologiques dignes d’intérêt. Aussi, les situations qu’il imagine sont irréelles comme de pures hypothèses, et seule la peinture des caractères est réelle et profondément humaine. Cette fantaisie qu’il apporta toujours dans le choix de ses sujets fit que, sauf une exception, Marivaux ne fut jamais représenté au Théâtre français. Il dut donner ses comédies aux Italiens qui, à cette époque, avaient le monopole des pièces qui n’étaient point tout à fait régulières. Plus tard, son exemple a été suivi par Musset, qui a risqué, dans ses « Comédies et Proverbes », la difficile gageure de nous amuser avec des sujets purement imaginaires où se jouent à loisir sa verve étincelante et son merveilleux esprit.
   Pièces d’invention romanesque, et traitant toujours de l’amour, les comédies de Marivaux seront-elles réellement comiques ? On est en droit de se le demander. À la lecture ou à la scène, elles nous arrachent un sourire. Nous y trouvons de l’esprit, mais un esprit si précieux, si fin, si exténué qu’il en est presque insaisissable. Je sais bien que les Arlequin, les Frontin, toute cette bande de valets et de soubrettes, avec la plaisante manie qu’ils ont de parodier leurs maîtres, nous régalent un moment par les boutades d’une trivialité précieuse, mais si les pièces de Marivaux sont amusantes, si même elles sont gaies, du moins elles ne sont jamais comiques à proprement parler. Le style dans lequel ces comédies sont écrites est un peu recherché parfois, mais en général exact et savoureux. Le dialogue est aisé, élégant, parfois un peu subtil, plein de ces allusions, de ces finesses, de ces réticences qu’ont d’ordinaire les gens qui font gaîment le marchandage d’un coeur. Les personnages que Watteau a peints dans ses « Fêtes Galantes » devaient certainement parler la langue de Marivaux.

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