Un jour, par hasard, je tombai sur cette phrase qui m’intrigua : « Si un jour vous rencontrez sur le quai d’une gare ou dans une librairie, un ouvrage de Simenon, n’hésitez pas. Vous pourriez tomber sous le charme ».
Je décidai de relever le défi ! Par chance, je trouvai dans ma bibliothèque deux tomes comprenant chacun trois romans de Simenon et les lus d’une traite. Ce fut le coup de foudre ! J’étais effectivement sous le charme. Mais, nullement rassasiée, il m’en fallait davantage. De surcroît, je voulais faire plus ample connaissance avec ce « phénomène de l’écriture » ; j’étais convaincue qu’en découvrant sa vie, je comprendrais mieux son œoeuvre.
Ainsi, m’attaquai-je à la longue et fabuleuse biographie de Simenon, écrite par Pierre Assouline.
Voilà ! Moi qui, par le plus incroyable des hasards, fréquentai l’école sise dans la rue de L’Enseignement à Liège, dans laquelle vécut Simenon, je devins, et reste désormais une inconditionnelle du romancier wallon le plus mondialement connu, le plus adapté au cinéma et le plus prolifique des écrivains contemporains : plus de 200 romans signés de son nom, des centaines d’autres publiés sous divers pseudonymes (Georges Sim, Christian Brulls, Jean du Perry, etc.), à une cadence démentielle d’un ouvrage tous les quatre mois !
L'oeuvre de Simenon a été traduite en une soixantaine de langues, une cinquantaine de ses romans a été portée à l’écran, parmi lesquels : « La nuit du carrefour » de Renoir, « La Marie du Port » de Carné, « En cas de malheur » de Claude Autant-Lara, « Le Président » de Verneuil, « Le chat » et « Le train » de Granier-Deferre, « Les Inconnus dans la maison » de Lautner. Sans oublier, bien sûr, tous les « Maigret » à la télévision.
Georges Simenon est né à Liège, en Belgique, le 13 février 1903. Il y passe son enfance entre un père, employé d’assurances, heureux, mais résigné et dominé, et une mère instable, toujours inquiète des lendemains, avec qui il entretiendra toute sa vie un conflit douloureux et chronique. Elle ne lui cachera jamais sa préférence pour Christian, son second fils.
L’image paternelle à laquelle il est très attaché, sera idéalisée dans ses oeuvres futures.
À la fin de la première guerre mondiale, ayant appris que les jours de son père sont comptés, celui-ci souffrant d’une angine de poitrine, l’adolescent, à peine âgé de seize ans, interrompt ses études pour travailler. Après quelques emplois insignifiants (apprenti-pâtissier, puis commis dans une librairie...), il devient reporter à « La Gazette » de Liège.
Les trois années suivantes vont lui permettre de découvrir un monde hétéroclite, d’observer tout ce qui l’entoure et d’emmagasiner impressions, sensations, odeurs et couleurs pour enrichir ses romans.
À dix-huit ans, les éditions Benard publient son premier roman « Au pont des Arches », signé sous le pseudonyme Georges Sim. Simenon est déjà décidé à vivre de sa plume.
En 1921, il rencontre la première des trois femmes qui marqueront sa vie : Régine Renchon, artiste peintre, surnommée Tigy.
Après le décès de son père et son service militaire, Simenon rompt avec son milieu. Il part s’installer à Paris où il devient coursier pour un journal, puis secrétaire du marquis de Tracy. Il se met très vite à écrire des contes qu’il envoie à Colette dans l’espoir d’être publié dans « Le Matin », quotidien qu’elle dirige de main de maître.
Le 27 septembre 1923, « La petite idole » paraît. C’est le premier des 70 contes que Simenon donnera au journal. C’est également le début d’une longue collaboration avec Colette qui, après avoir lu ses écrits, lui avait dit : « Mon petit, vous êtes trop littéraire. Supprimez la littérature et ça ira ».
Sous divers pseudonymes, il publie entre 1923 et 1933, un millier de contes et 200 romans populaires, classés en trois genres : aventures, sentimentaux, érotiques.
Simenon écrit à une cadence infernale, à raison de 80 pages par jour, en un seul jet. Il ne fait pas de brouillon, ne se relit pas !
En même temps, en compagnie de Tigy, épousée en 1923, il découvre le Paris des années folles. Il aura d’ailleurs une aventure passionnée avec Joséphine Baker. Il séjourne sur l’Île de Porquerolles, parcourt les canaux et fleuves de France sur son bateau « La Ginette ».
En 1929, Jules Maigret, l’illustre commissaire, éternel fumeur de pipe à l’instar de son créateur, est lancé par un bal anthropométrique auquel est convié le tout Paris. L’année 1931 marque la sortie de « Pietr-le-Letton », roman dans lequel le commissaire apparaît, que Simenon signe pour la première fois de son vrai nom.
Son héros devient vite très célèbre et sera présent dans 75 romans. Le dernier « Maigret et M. Charles » paraîtra en 1972.
Chaque roman témoigne d’une grande connaissance de la nature et de la psychologie humaines, ainsi que d’un don incroyable de l’observation.
Après une pause dans la région de la Rochelle et un séjour dans la forêt d’Orléans, Simenon, déjà très aisé s’offre un tour du monde.
En 1934, il signe un contrat avec Gallimard.
Très vite, le père de Maigret se met à écrire des romans durs, portraits de la dérive humaine, parmi lesquels : « Les fiançailles de M. Hire »,1933, « Le coup de lune », 1933, « Les inconnus dans la maison », 1940, « La neige était sale », 1948, « Le train », 1961, « Le chat », 1967, etc.
Il alterne ses « Maigret » (« de la semi-littérature, disait-il, qu’il fabriquait en sifflotant, par amusement ») et ses romans durs auxquels Gide, son maître et correspondant, voue une réelle admiration. En outre, il apprécie particulièrement la capacité d’observation de Simenon, ainsi que l’atmosphère glauque de ses histoires.
Simenon publiera 117 romans durs !
En 1944, il quitte Gallimard et travaille désormais pour les Presses de la Cité.
À la fin de la guerre où son rôle reste controversé, la France qui lui fait des ennuis, le pousse à s’expatrier. Il se rend alors aux États-Unis où il rencontre Denise Ouimet. C’est le coup de foudre !
Il séjourne ensuite en Floride, en Arizona, puis dans le Connecticut où il s’établit pendant cinq ans.
En 1950, il divorce de Tigy qui lui a donné deux fils (Marc en 1939 et Johnny en 1949) et épouse Denise dont il aura également deux enfants (Marie-Jo, née en 1953 et Pierre, né en 1959).
L’année 1955 marque son retour en France et son installation à Cannes jusqu’en 57. Après quoi, il gagne la Suisse et s’établit dans la région de Lausanne où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie.
En 1972, stupéfaction générale ! Simenon annonce officiellement qu’il prend sa retraite. Il ne veut plus écrire. Cependant, il remplace sa machine à écrire par un magnétophone pour entamer les « Dictées », publiées en 21 volumes et dont le premier s’intitule » Un homme comme un autre ». Il y relate souvenirs, bavardages, confidences et réflexions.
En 1961, séparé de Denise, il vit avec sa troisième compagne, Teresa, qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort. Auprès de cette femme dévouée et discrète, Simenon, éternel angoissé, connaîtra un certain apaisement.
Le suicide de sa fille Marie-Jo le force à reprendre une dernière fois la plume pour rédiger « Mémoires intimes », suivis des textes de sa fille « Le livre de Marie-Jo », parus en 1981.
Le 4 septembre 1989, Simenon meurt à Lausanne. Selon ses dernières volontés, Teresa disperse ses cendres dans le jardin de la maison rose, là où celles de Marie-Jo ont été déposées.
Joëlle Ginoux-Duvivier