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cet article est tiré du Journal littéraire n°17 (janvier 2002) ISSN 1625-9726

Clément Marot

   Peu de poètes ont eu une vie aussi agitée que Clément Marot. Il naquit à Cahors, en Quercy, vers 1496. Son père, Jean des Marets, surnommé Marot, était originaire des environs de Caen. Il fut d’abord élevé dans le Midi, et ne vint qu’assez tard dans les pays de langue française. Amené à Paris par son père qui faisait partie de la maison d’Anne de Beaujeu, il fut mis au collège, et ne semble pas, si l’on en croit quelques vers qu’il écrivit par la suite, avoir gardé de ses maîtres un souvenir bien respectueux. Comme on le destinait aux emplois juridiques, on le plaça chez un procureur. Mais le jeune homme, au lieu de s’adonner sérieusement à l’étude, s’affilia à la Basoche, aux Enfants sans souci, joyeuses compagnies d’étudiants et de clercs qui avaient pour maxime de prendre la vie par son bon côté. En 1515, il est page au service du seigneur de Villeroy. C’est à ce moment qu’il dédie au roi François Ier une pièce de vers assez médiocre, « Le Temple de Cupidon ». L’attention du prince fut attirée sur le jeune homme. Il fit cadeau de Marot à sa sœur Marguerite, alors duchesse d’Alençon. Jean Marot, son père, étant mort, il passe au service du roi, combat à ses côtés à Pavie, est fait prisonnier et vite relâché.
   À dater de cette époque commencent les tribulations que lui valent ses idées novatrices en matière religieuse. En 1526, il est accusé d’hérésie et enfermé au Châtelet ; mais un puissant ami, Louis Guinart, évêque de Chartres, évoque l’affaire devant sa juridiction et donne pour prison à Marot une maison de plaisance où tout le jour il a loisir de converser avec ses amis. Il écrit à cette occasion le poème intitulé « L’Enfer », chef-d’œuvre de malice spirituelle et de mordante satire, peu fait pour endormir les haines qu’il pouvait avoir suscitées. Il est élargi et remis en possession de sa charge de valet de chambre du roi. En 1530, il se marie. En 1531, accusé à nouveau d’hérésie, il est vivement défendu par le roi, qui croyait alors avoir intérêt à ménager les novateurs, et par Marguerite, qui se montra toujours sympathique à la Réforme. En 1532, il publia un premier recueil de ses oeuvres, sous le titre de « L’Adolescence Clémentine ». Le roi s’intéressait vivement à ses travaux, il lui avait commandé une réédition du « Roman de la Rose ». Tout semblait promettre au poète une suite d’heureux jours. Brusquement l’orage éclata. En 1534, des protestants eurent l’audace d’aller afficher dans le palais d’Amboise, jusque sur la porte de la chambre du roi, des placards injurieux pour la religion catholique. C’est probable que Marot n’était pas mêlé à l’affaire. Néanmoins il prit peur et n’eut que le temps de quitter Blois où il se trouvait. Il passa en Béarn, mais, ne s’y sentant guère en sûreté, il alla demander asile à Renée de France, duchesse de Plaisance, qui pratiquait la religion réformée. Il ne sut se maintenir longtemps auprès d’elle. Le duc de Ferrare, qui recherchait l’amitié du pape, ne voyait pas d’un bon œil les relations de sa femme avec les amis de la Réforme. Par l’entremise du Dauphin, il obtint la permission de revenir en France. Il passa par Lyon, où il fut admirablement reçu, et gagna la cour. En 1539, Marot semble au comble de la faveur ; le roi lui fait don d’une maison sise faubourg Saint-Germain et encourage vivement la traduction des Psaumes qu’il se plaît à chanter, avec toute sa cour, sur des airs alors en vogue. Cependant la Sorbonne s’émeut. Toute traduction des Écritures saintes en français est entachée d’hérésie. Marot, abandonné par le roi, quitte la France, passe à Genève, où il ne peut par séjourner, et meurt à Turin en 1544.
   Marot, le premier en date des poètes de l’époque moderne, appartient au Moyen Âge par beaucoup d’endroits. Il y tient en premier lieu par sa culture ; il avait lu et relu le « Roman de la Rose », Alain Chartier, Villon et les grands rhétoriqueurs. Il avait également emprunté à ces écrivains, avec un peu de leur esprit, le goût des formes fixes et l’amour des calembours, des vers équivoqués, des jeux de mots, des coq-à-l’âne et autres sortes de gentillesses dont nos vieux poètes eurent le tort de se montrer trop souvent prodigues. On a aussi voulu voir en Marot un novateur aussi hardi, sous des apparences plus benoîtes, que Malherbe qui devait venir à la fin du siècle fixer à tout jamais la langue classique du vers. C’est là une grave exagération. Certes, par instants, Marot qui a lu les Italiens, qui connaît Pétrarque, et surtout, par malheur, l’Arétin, a quelques accents qui font pressentir la Pléiade, mais il serait parfaitement vain de prétendre que la Renaissance littéraire commence avec lui.
   Il n’avait pas plus l’esprit d’un réformateur littéraire qu’il n’avait l’âme d’un réformateur religieux. Il fut sympathique aux idées théologiques nouvelles, parce que son intelligence avide de clarté y trouvait son compte, mais il ne se préoccupa jamais de conformer aux rigueurs de la nouvelle doctrine ses mœurs, qui furent de tout temps fort dissolues. Dans un certain sens, il était assez fondé à nier qu’il fût protestant. Il avait donné à la secte l’adhésion d’un esprit libre, mais il n’avait sans doute pas connu la conversion, qui exige l’abandon total d’un cœur sincère et passionné, et ce fut toujours plutôt par légèreté que par conviction profonde qu’il se compromit si gravement. Comme poète, sa principale originalité est d’avoir su garder dans ses œuvres légères de poète courtisan, une inspiration spontanée, franche, et somme toute populaire. Chacun sait, en effet, que c’est avec François Ier que commence réellement en France la vie de cour, et tout a été dit sur la tendresse particulière dont les Valois choyèrent les lettres et les arts. C’est pour plaire à un milieu raffiné et délicat que Marot dut écrire mille petites pièces de circonstance : étrennes, ballades, rondeaux qui, à coup sûr, ne sont pas toujours d’un goût absolument parfait, mais qui, la plupart, laissent entrevoir des qualités de fine élégance, de mesure et d’esprit. En effet, Marot fut spirituel avant tout, et quand l’inspiration le servit, il le fut avec naturel et simplicité, à la manière de La Fontaine, avec lequel on l’a comparé avec justice. Comme le poète champenois, il a le don précieux de savoir badiner avec agrément, et de donner du prix à la chose la plus futile par la manière dont il sait l’exprimer. Mais il faut avouer que sa sensibilité est assez pauvre. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’il en est presque totalement dépourvu. S’il sut, dans certaines pièces comme « L’Enfer », se hausser sans effort jusqu’au ton de la satire, il n’en faudrait pas conclure que ces traits partent d’un cœur douloureusement affecté. Contre des ennemis acharnés à lui nuire, sa nature s’exaspère, son esprit lui suggère des mots heureux et cruels, mais jamais, dans ses poèmes, on ne trouve les cris d’une âme souffrante, en révolte contre sa destinée et contre la méchanceté des hommes. Dans les épîtres qu’il adresse à ses bienfaiteurs et à ses amis, il arrive à nous toucher parfois par l’expression sans apprêts de quelques sentiments très simples, mais ses plus grands mérites résident dans la forme de ses poèmes. On y goûte les charmes d’une langue à la fois vigoureuse et élégante, à la fois choisie et pleine de verdeur. C’est la poésie d’un homme qui était né pour vivre heureux, et que la destinée châtia peut-être un peu trop rudement de ses hardiesses et de ses inconséquences.

Rémy de Gromont

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