En quoi un journal littéraire peut-il s’intéresser à la musique ? En fait, la littérature et la musique sont deux soeurs. Elles ont le même père : le rythme, et la même mère : la technique. Plus l’art doit paraître spontané et plus il est travaillé. La symphonie la plus complexe n’est rien sans un rythme soutenu, aussi bien qu’un roman avec des trous rythmiques peut anéantir l’écriture la plus profonde. Wild disait : « Au point de vue de la forme, le modèle de tous les arts est celui du musicien. Au point de vue du sentiment, le modèle est le talent de l’acteur. » Il est donc dans la logique des choses qu’après avoir consacré un numéro au théâtre, le Journal Littéraire écrive sur la musique.
Il est impossible de définir les origines de la musique, car le premier cri humain était à la fois le premier mot et le premier chant. La musique est donc la transcription de la parole au même titre que l’écriture. Dans la communication primitive de l’homme préhistorique, la musique était même sans doute antérieure à la parole, car la hauteur du cri, autrement dit la note, était le premier porteur d’information. Puis la musique fut abandonnée au profit de la parole, du moins dans la vie quotidienne. Le chant fut sanctifié et réservé pour s’adresser aux dieux. Il est intéressant de remarquer, à ce propos, que, lorsque Bergerac décrit le monde de la lune et du soleil, il fait chanter les habitants célestes, il les fait s’exprimer avec les notes de musique.
La prière était la première rencontre de la musique et de la parole. Les premières chansons et les premières poésies n’étaient que des prières adressées à des déités. Dans les sociétés de ces temps, l’homme était le seul membre actif, et celle pour qui il profana le chant fut, bien sûr, la femme. Après avoir chanté les dieux et la femme, l’homme se mit à chanter la patrie, la nature, etc. : la chanson fut née. C’est donc la chanson, dès qu’elle a abandonné son caractère sacramentel, qui nous intéresse dans cette étude.
Assez tôt, la chanson s’est séparée en deux mouvements parallèles : chanson populaire et chanson artistique, une, née dans les champs sur la base des chants religieux des dieux anciens, l’autre, dans les salles des notables, entre les repas et les cérémonies consacrées aux dieux officiels. La chanson populaire sortait du coeur, se créait collectivement, en s’améliorant d’un siècle à l’autre. En même temps, le pouvoir, qui changeait souvent de mains, nourrissait la chanson d’art. Les meilleurs poètes écrivaient les paroles, les meilleurs musiciens composaient la musique. L’apogée de ces chants d’art fut sans doute atteint dans les présentations théâtrales, et dans le choeur en particulier. De Pindare à Théocrite, tous les poètes ont sacrifié à Polymnie (muse du chant lyrique). Au début du Moyen Âge, c’est plutôt la chanson populaire qui s’était développée. Il ne s’agit encore pas des troubadours et trouvères, qui étaient de faux chanteurs populaires, car, très fréquemment d’origine noble ou bourgeoise, ils se produisaient bien plus souvent dans les châteaux que sur les places. La culture courtoise, autant dans le chant que dans la musique ou la littérature, s’inspirait bien sûr de l’art populaire, mais d’une manière très esthète. D’ailleurs, il suffit de remémorer les plus grands troubadours et trouvères pour nous rendre compte du subrifuge : Guillaume IX d’Aquitaine, Bernard de Born, Blondel de Nesles ou Colin Muset. Le haut Moyen Âge, avec Charles d’Orléans, Henri Baude, Clément Marot, etc., n’apporta rien de nouveau à la chanson d’art. Du point de vue musical, même Villon n’apporta rien de spécial, car tout avait été déjà fait dans la chanson (musique monodique, polyphonique, ars nova) au début du Moyen Âge. Par contre, du point de vue des paroles, Villon donna un souffle nouveau en extrayant du langage populaire toute la poésie et en rafraîchissant les poèmes devenus par trop classiques. L’époque baroque et ses chants de cour, donnèrent finalement naissance à l’Opéra, la consécration de l’art lyrique, autrement dit de la chanson artistique. Dès lors, la poésie se mit à dédaigner la chanson; et il faudra attendre Bérenger pour voir les poètes renouer avec le chant. Les paroliers d’opéra étaient traités comme des poètes ratés. Les romantiques furent ceux qui ont redoré le blason de la chanson. Les poètes se mirent à écrire tant de chansons que cette mode finit par engendrer l’opérette.
Pendant tout ce temps-là, la chanson populaire vivait assez chichement, puis vint le peuple africain. Il faut dire que la pensée politique populiste avait également aidé au retour de la chanson populaire, qui le fit sur les ailes du jazz. Mais le vrai père de la popularisation de la chanson populaire fut Thomas Edison (1847-1931), inventeur du phonographe. Tout ce que nous appelons aujourd’hui la chanson française, par exemple, naquit grâce à la Première Guerre mondiale, qui apporta en Europe non seulement le gramophone, mais aussi la musique jazzy blanche. Les plus anciens parmi nous se rappellent encore les fox-trots et les charlestons aux textes touchants et primitifs comme celui qui suit. « Je veux mourir, ô ma déesse ! / En ce beau soir, sous ta caresse. / L’un contre l’autre, en unisson, / Mêlons nos âmes en un frisson. / Puisque ici-bas rien ne demeure, / L’on s’aimera jusqu’à ce qu’on en meure. / Bécotons-nous ce soir, demain, toujours, toujours ! / C’est toi mon petit bébé, mon bébé d’amour ! »
Puis, plus près de la Seconde Guerre mondiale, apparaissent les grands comme Piaf, bien sûr, mais aussi Ray Ventura ou Charles Trenet. Après la guerre, une nouvelle république, quatrième de son nom, arrive en amenant un nouvel homme politique qui était issu de la très petite bourgeoisie et même parfois des travailleurs. Finies les grandes familles bourgeoises au pouvoir, et la culture reflète bien ce changement. Ce n’est plus la poésie qui sauve la chanson populaire, mais le contraire qui se produit : Prévert doit sa popularité bien plus à Montand qu’à ses livres. Les poètes sont déprisés au profit des paroliers. Ce mouvement donne pourtant naissance à un grand poète français, Georges Brassens. Les années soixante prouvent qu’il est possible d’écrire des chansons avec le strict minimum de paroles. Les plus doués ont été les Beatles qui ont atteint le summum avec leur chanson « I love you » (durée 5 minutes 10, paroles : « Je t’aime, je t’aime tellement, bébé ! »). Aujourd’hui, cela ne va pas mieux. Rares sont les chansons où le texte possède une poésie ou même un sens. Au début de l’histoire humaine, l’alternance des consonnes et voyelles (parole) ne servait qu’à mieux distinguer entre eux les cris de différentes hauteurs (musique) : la boucle est bouclée ! Deux mots, trois notes et beaucoup d’argent, voilà la recette de la chanson moderne et ce ne sont pas les émissions de la télévision qui diront le contraire.