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cet article est tiré du Journal littéraire n°10 (juin 2001) ISSN 1625-9726

L’histoire abrégée des bibliothèques modernes

   Les bibliothèques ont été de tout temps les sanctuaires de la mémoire du monde. Les grandes bibliothèques de l’Antiquité disparaissent au moment ou se généralise, vers le IVe siècle de notre ère, l’usage du Codex. Dans le même temps, les bibliothèques monastiques s’organisent et se multiplient, accumulant textes antiques et ouvrages théologiques grâce au labeur des moines copistes.
   Au XIIIe siècle, les universités constituent à leur tour des bibliothèques. L’une des plus importantes, celle de la Sorbonne, à Paris, possède déjà 1017 volumes en 1290. La bibliothèque « enchaînée » naît de la nécessité de communiquer les livres aux étudiants sans se les faire voler : les manuscrits sont donc posés à plat sur des pupitres inclinés, et attachés solidement par une chaîne dont l’une des extrémités est rivée dans la reliure, l’autre, engagée dans une tringle cadenassée, un banc permet au lecteur de s’asseoir devant le livre pour le consulter ; les murs et les vitraux des fenêtres présentent souvent une décoration qui rappelle les divisions du catalogue de la bibliothèque.
   Dès le début du XVIe siècle, les bibliothèques monastiques subissent les conséquences de la Réforme, en Angleterre et en Allemagne surtout, où de nombreux monastères sont pillés et leurs bibliothèques complètement détruites. Certaines collections de monastères, supprimées, servent soit à la fondation de bibliothèques municipales nouvelles, comme à Augsbourg et à Francfort, soit à l’enrichissement de bibliothèques princières, ou encore d’universités, comme à Heidelberg ou Leipzig.
   En Angleterre, les biens des églises et des monastères sont confisqués. La célèbre bibliothèque de l’université d’Oxford est pillée en 1550. En Italie et en France, la plupart des bibliothèques catholiques subsistent, sauf celles de Fleury-sur-Loire et de Cluny, pillées par les calvinistes en 1562.
   Pendant ce temps, les bibliothèques privées se développent. C’est François Ier qui, en 1537, institue le dépôt légal, obligeant l’entrée à la bibliothèque du roi, d’un exemplaire de tous les livres publiés en France. Son fils, Henri II, est un grand bibliophile. Diane de Poitiers, sa maîtresse, loge sa bibliothèque au château d’Anet. En 1554, les 1894 volumes de la Bibliothèque sont transférés du château de Blois à celui de Fontainebleau. Le président du Parlement, Jacques-Auguste de Thou, possède la plus importante bibliothèque particulière de Paris, et peut-être d’Europe, avec ses six mille volumes. À Florence, pour contenir la collection des Médicis (trois mille manuscrits), Michel-Ange est chargé de la construction de la bibliothèque Laurentienne, achevée en 1571.
   Vers la fin du XVIe siècle, les rayonnages muraux remplacent les pupitres. À la bibliothèque du monastère royal de l’Escurial (à 40 kilomètres de Madrid), construite par Juan de Herrera pour le roi Philippe II, et terminée en 1584, les livres sont restés debout, la gouttière vers l’extérieur ; cette pratique, courante au XVIe siècle, n’a pas été modifiée à l’Escurial. À la bibliothèque Vaticane, construite de 1587 à 1589 par Domenico Fontana, les livres sont enfermés dans des armoires murales.
   Les premières bibliothèques accessibles à un large public apparaissent au XVIIe siècle, à l’initiative de mécènes. En Angleterre tout d’abord, un diplomate, sir Thomas Bodley, est le fondateur de la bibliothèque Bodléienne à Oxford, ouverte en 1602. En Italie ensuite, le cardinal Frédéric Borromée fonde la Bibliothèque ambrosienne de Milan, qui accueille les lecteurs à partir de 1609. En France enfin, en 1643, le cardinal Mazarin ouvre au public la bibliothèque Mazarine.
   Son premier conservateur, Gabriel Naudé, publie en 1627 le premier traité français de bibliothéconomie Advis pour dresser une bibliothèque. Il y définit le programme qui devait être appliqué ensuite dans toutes les bibliothèques d’Europe : utilisation des catalogues et du classement méthodique sur les rayonnages, constitution de collections encyclopédiques.
   Progressivement, la fonction de bibliothécaire devient un métier. C’est grâce à Jean-Baptiste Colbert, puis à son neveu l’abbé de Louvois, et enfin à l’abbé Jean-Paul Bignon, que la bibliothèque du roi, qui a été transférée à Paris vers la fin du XVIe siècle, devient la toute première bibliothèque du monde, pour la plus grande gloire du souverain... qui n’y mit jamais les pieds.
   Au XVIIIe siècle, plusieurs bibliothèques entrouvrent leurs portes au public. La Bibliothèque royale, installée depuis 1720 dans l’ancien palais de Mazarin, rue de Richelieu, accueille les lecteurs une fois par semaine. En 1785, Louis-Étienne Boullé concevra un projet grandiose pour la nouvelle salle de lecture qui ne sera jamais réalisée. La bibliothèque de l’abbaye de Sainte-Geneviève, à Paris, reçoit les visiteurs à partir de 1758. Les collections du marquis de Paulmy sont à l’origine de la bibliothèque d’Arsenal, fondée en 1756. En 1772, la première bibliothèque municipale ouvre ses portes à Grenoble grâce à une souscription publique.
   En Angleterre, Le British Museum naît en 1753 de l’achat par le Parlement de la bibliothèque du docteur Sloane et reçoit le public dès 1759. Le XVIIIe siècle voit naître de magnifiques bibliothèques européennes : Hofbibliothek de Vienne (1726) et la bibliothèque de l’université de Coimbra au Portugal (1728).
   Malgré ses excès, la Révolution française a toutefois permis le rassemblement des livres confisqués aux ordres religieux et aux émigrés en des dépôts littéraires. En 1794, plus de sept millions de volumes sont ainsi répartis dans diverses bibliothèques publiques, politiques, administratives, scientifiques : l’Assemblée nationale, la Cour des comptes, l’École polytechnique, etc.
   Au XIXe siècle, les bibliothèques universitaires se développent surtout en Allemagne, alors qu’en France et dans les pays anglo-saxons se multiplient principalement les bibliothèques publiques.
   Le plus grand bibliophile du XIXe siècle fut sans doute le duc d’Aumale qui légua à l’Institut son domaine de Chantilly avec la plus belle collection jamais réunie par un amateur : 13 000 volumes dont les célèbres Riches Heures du duc de Berry.
   Le XXe siècle n’a connu que peu d’exploits en matière de bibliothèques. Les nazis, les fascistes italiens, les franquistes et autres sous-fifres de la tyrannie moderne ont brûlé tant de livres que ce nombre ferait frémir n’importe quel bibliophile.

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