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cet extrait d'article est tiré du Journal Littéraire n°90 (printemps 2011) ISSN 1625-9726

Introduction à une psychologie des songes
par Maurice Maeterlinck

   On a dit que tout homme était un Shakespeare dans ses rêves, et cela est vrai au point, lorsqu'on y réfléchit, de nous faire perdre l'estime de toute réalisation dramatique et de tout effort psychologique qui a lieu pendant le jour. Il semble presque impossible à l'imagination diurne de créer des êtres dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c'est-à-dire absolument étrangers à nous-mêmes, comme ils le sont dans le monde réel, et capables d'actes que nous ne pouvons ni ordonner, ni défendre, ni prévoir. Tous ces êtres, même dans Shakespeare, dont l'œuvre est cependant presque somnambulique, ont toujours la teinte de l'identité de leur créateur. Shakespeare est cependant le seul poète qui nous donne l'illusion d'individus sans parenté apparente, et il faut un moment d'attention pour découvrir, par exemple, que le roi Lear et Ophélie, malgré les immenses espaces d'âge, de beauté, de douleur et d'aventures qui les séparent, ne sont, au fond, que deux phases d'un même être, et que leurs différences sont avant tout extérieures et proviennent presque entièrement des circonstances où ils se trouvent. Donnez à Ophélie quelques années de plus, supposez que ses filles aient agi envers elle comme celles du roi Lear, et mettez à part quelques détails accessoirement masculins et sans importance ; y a-t-il une seule des magnifiques et étranges paroles du vieux Roi qui jurerait, comme c'est ici exactement le cas de le dire, dans la bouche de la fille de Polonius ? Les propos de la vierge et ceux du grand vieillard n'avaient-ils pas déjà la même couleur, leurs pensées et leurs images n'existaient-elles pas déjà dans la même atmosphère, et toute la vie de leur âme n'était-elle pas semblable à un même liquide en deux vases différents ? Il serait possible de démontrer ceci très précisément en analysant le mécanisme tout à fait particulier de leurs pensées, les lois d'association de leurs idées, et en mettant en lumière cette grande force attractive du génie shakespearien qui dans leurs discours attire la vie et toutes les circonstances de la vie, comme un soleil attire toutes ses planètes. Mais il suffit d'indiquer l'expérience pour prouver que ces deux êtres sont bien nés sous le même climat orageux, luxuriant et profond, et qu'ils sont de la même famille méditative, tragique, et d'une folie simple et saine, plus belle et plus féconde que la santé sèche de la vie ordinaire. Encore ai-je pris ici les deux êtres les plus irréductibles en apparence. Mais dites-moi, en regardant ailleurs, si le héros de Shakespeare n'est pas toujours la même âme entourée de circonstances différentes ?

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